Partager ma ville
Me voici faisant le guide à
Paris ! J’avais souvent dit à Coumarine lorsque je l’ai rencontrée lors des
ateliers d’écriture qu’elle organise et auxquels j’ai participé en Belgique que
si elle venait à Paris j’aurais plaisir à lui faire visiter ma ville, une
ville, une de toutes celles que l’on peut découvrir dans l’immensité et la
variété des Paris, chacun, j’imagine, a son Paris.
J’aime bien partager Paris,
montrer mes lieux, évoquer l’épaisseur temporelle qu’ils ont pour moi, évoquer
certains des souvenirs personnels dont ils sont riches. Il m’arrive de le faire
dans ce blog, c’est encore mieux naturellement d’offrir ce partage en réel.
Dimanche j’ai conduit
Coumarine à la découverte de mon quartier, je l’ai baladée dans les ruelles
quasi provinciales, dans les jardins publics tranquilles, entre place d’Italie,
Butte aux cailles et Gobelins et jusqu’aux abords du quartier chinois.
Lundi nous sommes partis du port de l’Arsenal, de la Bastille, puis après une bonne halte devant la superbe architecture de la place des Vosges nous avons déambulé dans les ruelles du Marais, des falafel de la rue des Rosiers aux beaux hôtels du 17° siècle, jusqu’à cette l’arrivée sur le mur multicolore de Beaubourg, saisissant contraste... Je l’ai conduite dans l’Eglise Saint Merri où nous nous sommes arrêtés un moment. J’aime ce lieu paisible qui se veut convivial et de partage, manifestement animé par des chrétiens très ouverts, il y avait dans l’église une petite expo sur les questionnements posés par les progrès de la science, en terme de questionnements justement, pas en terme de dogmes assénés, et ça j’apprécie plutôt. Nous avons rejoint ensuite Notre Dame, l’orage qui s’est déclenché nous a précipité à l’intérieur en même temps que la foule touristique, bien sûr j’aime l’ampleur de ce vaisseau, mais vraiment il faudrait y venir je ne sais à quelle heure, quelle foule, comment ressentir quelquechose de l’esprit du lieu dans ces conditions : sens obligé de la marche dans les pas de la foule, cortège de groupes suivant chacun les petits drapeaux de leur cicérone, de temps en temps un rappel descendu des voûtes pour intimer silence et faire redescendre d’un cran pour quelques minutes la rumeur. Quel contraste avec Saint Merri ! Ensuite de l’autre côté de la Seine une nouvelle averse, une nouvelle église, Saint Julien le Pauvre et une nouvelle ambiance devant l’iconostase. Décidément que d’églises ! Les rigueurs du ciel y ont été pour quelquechose… J’aurai voulu ensuite remonter par les vieilles rues du quartier latin si riches de souvenirs pour moi et terminer au Luxembourg mais le temps ne s’y prêtait pas et ma jambe non plus qui trop sollicitée commençait à fatiguer sérieusement.
Place des Vosges
Mardi nous avons profité du
quartier de la Bibliothèque Mitterrand. Nous avons visité les expositions,
celle sur Dubout d’abord, je le connaissais un peu à partir de livres qu’il y
avait chez mon grand-père (un Clochemerle si je me souviens bien), mais Dubout
pour moi c’était un peu une autre génération, j’imaginais ça comme un peu ringard.
Mais quel dessinateur ! Les couples de la bonne société grotesquement
dépareillés (petits monsieur et grosse dame ) font franchement rire, il y a des
trognes incroyables, des scènes pleine de truculence et fourmillant de détails
minuscules et porteurs si l’on s’y amusait de quantités d’histoires. Puis nous
avons visité l’exposition Butor. Pour moi Butor c’était l’auteur de « la
Modification », le Nouveau Roman et basta. En réalité l’essentiel de son
œuvre ce sont des textes courts, des compositions en collaboration, avec des
dessinateurs, des graphistes, des photographes, travaux réalisés après ses
romans connus. Le texte vient en contrepoint, il est parfois manuscrit et c’est
alors le beau déroulé du travail de la main qui se révèle, les mots eux-mêmes sont
dessins. Butor à la fois enraciné dans la campagne où il vit et écrivain nomade
et grand voyageur, exprime une espèce de conscience des géographies et des
peuples du monde. Je me suis rappelé alors que c’est lui qui avait conçu le
classement de la belle exposition de masques au musée Jacquemart André que
j’avais visité l’an dernier, c’est lui qui avait écrit les textes du magnifique
livre publié à cette occasion.
Etant dans cet endroit on ne
pouvait manquer d’aller au cinéma dans les belles salles des MK2. On a vu le
très bon « La raison du plus faible » de Lucas Belvaux. Evidemment
pour Coum « J’aime Paris » ç’aurait été mieux ! Mais moi je
l’avais déjà vu. Alors je l’ai entraînée dans la Wallonie d’aujourd'hui,
marquée des suites de la désindustrialisation, pas gai, gai, c’est le moins
qu’on puisse dire, mais c’est un beau film aux personnages attachants, et c’est
en même temps un polar efficace, mené sur un rythme constamment prenant, on
sait que ça va mal tourner mais on ne sait pas comment ça va mal tourner. C’est
l’histoire d’un engrenage terrifiant qui pousse un petit groupe de chômeurs à
tenter un hold-up. Tout ça est assez affreusement réaliste. A quoi peut
conduire l’exaspération sociale et notamment la honte profonde qui s’attache au
fait d’être chômeur c’est ce que montre ce film. Patrick est un doux, un gentil
qui semble assumer comme il peut son statut en s’occupant de son gamin, en
plantant ses légumes dans son petit jardin ouvrier mais en réalité il n’en peut
plus, à l’encontre de ce qui serait raisonnable il n’accepte pas l’idée de se
faire aider un tant soit peu par son beau-père et préfère s’engager dans un
casse improbable. On voudrait lui crier : mais laisse donc tomber cette
fierté mal placée ! Mais on la comprend très bien en même temps cette
fierté, elle fait sens, elle renvoie à mille autres situations de même type,
peut-être moins extrêmes et violentes, mais qui mises bout à bout expliquent le
délitement de pans entiers de la société. Dans cette marche programmée vers le
drame surnagent quelques moments lumineux, traces de la joie de vivre ouvrière,
éclats de tendresse qui font ressortir d’autant plus la tragédie dans laquelle
les personnages se trouvent plongés.
Après ça j’ai pu prendre la passerelle et jouer à saute-Seine, enfin la passerelle, cette passerelle dont j’ai suivi la construction avec impatience, parce qu’elle relie deux lieux que j’aime beaucoup et qui ont vocation à être en continuité. Nous sommes descendus dans les jardins de Bercy que je trouve extrêmement réussis, parce que très variés, il y a peu (pas) de jardins où dans une si petite surface sont regroupés autant d’espaces différents, à la fois reliés et séparés et porteurs de coups d’œil et d’ambiances si différentes. Agréable promenade terminée sur de bons verres de vin Cour Saint Emilion.
La passerelle enfin
Un héron parc de Bercy
Enfin aujourd'hui avant que Coum n’aille reprendre son train nous avons été dans les paisibles jardins du Palais-Royal puis jusqu’aux Tuileries où nous avons vu l’impressionnante exposition Cindy Shermann, cette femme qui depuis trente ans se met en scène dans ses photos sous des avatars à tels point différents qu’il est difficile de la reconnaître et de savoir quel est son aspect véritable. Mais peut-être est-elle justement cette mobilité fondamentale, cette profusion d’apparences à travers laquelle elle dit aussi des choses sur notre temps et sur les stéréotypes qui l’habitent. De façon pas très réjouissante non plus d’ailleurs. Dans ses dernières séries la figure humaine tend à disparaître au profit des corps disloqués, de pantins à la Bellmer. C’est une exposition plutôt dérangeante. Commencée sous la forme de jeux d’apparence, d’une humanité démultipliée et ludique, (on se raconterait bien alors mille histoires à partir des personnages qui s’incarnent en elle), elle se termine au mieux derrière le masque triste d’un clown, au pire dans des chaos déshumanisés (qui ne racontent plus rien).
Palais royal
Bref il y a eu de quoi
faire. Et à part cela bien sûr il y a eu des terrasses et des restos, des
discussions à n’en plus finir sur nos passions communes, sur les livres, sur
l’écriture, sur la vie du blogomonde dans lequel nous avons nos amitiés
communes mais aussi chacun nos territoires particuliers que l’on a plaisir à
faire découvrir à l’autre. Reviens quand tu veux, Coumarine, ou qui veut, le
guide aime bien son boulot, enfin quand il a le temps…
Bon là c’est moi qui repars pour
une douzaine de jours et dans un coin que je ne connais pas, à mon tour donc d’être
à la découverte…



