Vertige
Je ne me sens pas bien.
Malgré le petit cachet pris tout à l'heure pour dormir parce que je sentais
qu’arrivaient les idées noires et que je m’éveillais à leur sinistre cortège,
je ne parviens absolument pas à me rendormir. J’ai très mal au dos. Ça
n’arrange rien. Je ne parviens pas à trouver la position adaptée et me tourne
et me retourne dans le lit. Ai-je encore trop forcé aujourd'hui ? Je n’ai
guère marché que trois heures cet après-midi, il y a eu une belle éclaircie que
je n’ai pas voulu laisser passer, le parcours sur lequel on s’est engagé s’est
révélé plus chaotique et difficile que prévu et je déguste maintenant.
Dans mes pensées noires il y
a le boulot qui reprend dans dix jours, je n’ai vraiment pas envie de retrouver
toutes mes obligations habituelles et rituelles d’année en année, j’ai trop peu
évolué au cours de ma « carrière », ça a été mon choix, je m’en veux
maintenant que cette répétitivité me pèse chaque année un peu plus.
Et me déprime l’idée que je vais
retrouver une façon de marcher à peu près normale juste au moment de reprendre
le boulot, juste pour reprendre le boulot, j’ai le sentiment de ne pas avoir eu
de vacances quoique j’aie été tout à fait en vacances.
Je repense à ce taximan qui
m’a heurté avec de la hargne, je me joue et me rejoue absurdement le film de
cette journée. Pourquoi ai-je pris le vélo ce jour là, j’avais hésité, je suis
passé devant les mk2 j’ai hésité à aller voir un film, pourquoi ne l’ai-je pas
fait ? Considérations idiotes évidemment. C’est comme ça, c’est tout,
c’est le hasard, c’est la vie. J’aurais pu tout aussi bien me faire renverser
par un camion, heurter le sol avec la tête (moi qui ne porte jamais de casque
en vélo, peut-être qu’il serait temps d’y songer !), être brisé en
morceaux, paraplégique ou mort… Donc ce n’est pas grave. Il s’agit tout au plus
de vacances perturbées.
Gâchées ? Peut-être.
Mais là, c’est moi qui suis en cause et je m’en veux de ça et c’est cela plus
que tout le reste qui cause mon malaise : comment se fait-il que je sois
incapable d’assumer correctement un aussi petit désagrément, que valent mes
belles paroles sur le « carpe diem », sur la sérénité, que valent mes
discours sur les livres amis qui aident à vivre ? Que vaut le peu d’expérience
du yoga que j’ai pu avoir au cours de l’année passée et les réflexions avec le
groupe et le professeur sur le sens profond de cette pratique, je comprends
tout ça intellectuellement, je peux même en parler et pas trop mal même mais
tout ça ce n’est rien, rien que des mots, s’il n’y a pas l’expérience réelle,
vécue, éprouvée. Je me dis que dans mon être profond je suis aux antipodes de
ce à quoi devrait conduire le yoga, je me dis que je suis dans la fausseté là
comme dans les personnages que je déploie dans mon être social : le
professionnel à l’aise, efficace et reconnu, l’animateur associatif et amical
dynamique, le type aimable et jovial, le blogueur aux considérations
culturelles gentillettes et aux réflexions posées, le plus souvent sereines et
précautionneusement écrites - ValClair – je suis dans la fausseté quand ValNoir
est là, je me dis alors que tout est faux, que je ferais mieux de tout arrêter
pour ne plus être dans cette fausseté, mes activités associatives, mes
écritures sociales, donc mon blog en premier lieu, mes blogorencontres, arrêter
tout cela pour être plus près de ma vérité, tout sauf le boulot car il faut
bien croûter, m’assoupir dans ma petite vie quotidienne mais alors, alors, quel
vertige, que resterait-il de vif, de tonique, d’ouvert ?
J’ai écrit tout cela à
grande vitesse sur mon petit carnet, sans tergiverser, comme les mots venaient,
comme un cautère sur la douleur et déjà j’ai moins mal, moins mal au dos parce
que j’ai pensé à autre chose en écrivant, moins mal à « l’âme »
( ?! ) parce qu’écrire éloigne la douleur des idées noires qui
tournent, tournent à vide dans la tête. A mesure que j’écris s’éloigne l’envie
de tout arrêter, le blog, mes écritures, tout ce que cela a permis de nouveau
dans ma vie. Mais demain, tout à l'heure, quand je vais reprendre ces mots pour
les retranscrire sur l’ordinateur vais-je oser ne pas les édulcorer sous
prétexte de mise en forme, et ensuite, de retour à Paris oserais-je les mettre
sur le blog ou préférerais-je les calfeutrer dans mes entrées hors ligne.
Oserais-je dire le ValNoir et pas seulement le ValClair ? C’est à ce prix
seulement que la démarche a sens, sinon, si j’élimine tout ce qui gêne, à quoi
bon ?
Ça va mieux qu’il y a une heure, c’est sûr, quand dans l’obscurité de la chambre, dans le silence de la respiration paisible de Constance endormie à côté de moi et si loin, je tournais et retournais les plus noires de ces idées. Si j’écris, même cela, c’est que je me bats, c’est que je ne veux pas renoncer, comme je l’avais un moment envisagé au plus fort du tourbillon dépressionnaire, je ne veux pas renoncer à tout ce qui avance, malgré tout, à tout ce qui est neuf en moi et ouvert, à tout ce qui m’a enrichi ces derniers temps et même si c’est si peu de choses par rapport au fond inchangé de ce que je suis.
(Ecrit le 14 Aout)