Un à priori de confiance
Une récente entrée de
Samantdi posait à travers le cas d’Anne Archet la question des jeux de la
vérité et du mensonge sur internet et des pièges dans lesquels on peut tomber,
en compatissant par exemple à des situations qui se révèlent de parfaites
inventions.
Anne est-elle Anne ? Ou
bien n’est-elle qu’une pure création littéraire, produit de l’imagination de
son auteur, femme ou homme ? Ou bien encore se situe-t-elle quelquepart
entre les deux, l’auteur partageant avec son personnage certains éléments de
biographie mais pas forcément les plus importants.
J’ai perçu assez vite pour
ma part qu’il s’agissait d’un jeu littéraire et que les éléments biographiques
évoqués pouvaient tout aussi bien être justes que faux. Je ne me suis jamais
dit : « Tiens, cette fille là je vais lui adresser un mail
privé », je me souviens que lorsque est tombé l’annonce de son cancer,
émouvant la blogosphère, je me suis seulement dit « j’espère bien qu’on
est dans l’invention ». Anne Archet pour moi c’est avant tout un auteur,
qu’on le juge bon ou mauvais, la personne qui est dernière, véridique ou
partiellement ou totalement inventée n’est qu’accessoire. (note post sciptum :
après relecture de mes entrées du moment je m’aperçois que tout ça n’était pas
si net dans mon esprit sur le moment : intéressant !)
Et en l’occurrence je ne
m’en offusque pas. La supercherie, totale ou partielle, fait partie du jeu.
Créer le personnage fait partie de l’œuvre. Et cela entraîne inévitablement des
mensonges et des manipulations. Ce n’est certes pas très sain et peut faire
souffrir. Paul Pavlovitvch (le neveu requis par Gary pour incarner Ajar en a su
quelquechose comme Gary lui-même d’ailleurs dont les souffrances ont sûrement à
voir avec sa difficulté à se situer, la supercherie Ajar est aussi une des
vérités profondes de Gary).
Mais je me suis fait piéger
parfois de façon plus nette que par Anne Archet. Par Aglaïa par exemple qui a
eu son heure de célébrité au point d’avoir droit à un article dans je ne sais
plus quel journal d’adolescente. C’était une jeune fille de 17 ans au journal
bien écrit, faisant preuve d’une maturité assez exceptionnelle. J’avais eu
quelque doute au début d’ailleurs tant l’écriture me semblait maîtrisée et
mature mais elle donnait des détails d’une telle précision sur sa vie
d’adolescente, avec une telle fraîcheur et une telle crédibilité que j’avais
été vite convaincu de la véracité de son histoire. J’ai échangé des mails avec
elle. J’ai été piégé au point que lorsque l’auteur a annoncé que tout n’était
que supercherie je me suis demandé si ce n’était pas cette annonce-là qui était
fausse. Depuis il m’est arrivé d’avoir une hypothèse sur qui écrivait derrière
Aglaïa, hypothèse jamais ni confirmée ni infirmée.
Et puis il y a eu Milou une
jeune femme qui a fait annoncer sa mort dans un accident de voiture suscitant
un concert de déploration dans la blogosphère. Moi même j’y avais été de ma
petite évocation « sur une jeune morte ». Inutile de dire qu’après ça
on se sent plutôt ridicule lorsque la demoiselle vient annoncer tranquillement
que tout ceci n’était qu’une blague, qu’elle allait très bien, merci. Une façon
de jouer avec les sentiments de pitié et avec les douleurs que chacun d’entre
nous peut avoir autour de la mort certes fort peu charitable !
Au-delà de ces exemples ce
qui m’interpelle c’est que lorsque nous allons nous promener dans notre
blogosphère nous ne posons pas à priori cette possibilité de la supercherie.
Nous savons naturellement intellectuellement que l’existence de doubles de
papier (enfin, de doubles d’écran) éventuellement sans ressemblance aucune avec
leur créateur est possible, que le net est précisément un lieu tout à fait
adapté à la création de tous les avatars possibles, mais quand on commence à
lire quelqu'un on ne pense jamais à ça, on part toujours avec l’à priori que la
personne qu’on lit à partir du moment où on a un minimum accroché à ses mots
est dans l’authenticité, sinon dans l’exacte véracité.
On me dira qu’il est heureux
qu’on pose en général en face d’une personne que l’on rencontre une présomption
de confiance. La vie sociale qui n’est déjà pas simple serait encore bien pire
si l’on devait à priori se méfier de tout. Mais on le fait en général sans
basculer dans la naïveté ou l’angélisme, en prenant soin de garder de petites
antennes activées pour éventuellement remettre en cause cette confiance.
On pourrait penser que sur
le net la confiance à priori devrait être un peu plus mesurée puisqu’il n’y a
que les mots que la personne veut bien écrire, dire d’elle ou inventer d’elle,
et pas tout le reste, la réalité corporelle d’abord (c’est un homme ou une
femme, c’est un vieux libidineux ou un gentil lycéen), mais au-delà bien
d’autres choses plus subtiles qui passent dans les regards, dans la façon
d’être, dans le ton de la voix (celui-là, je le sens pas, ça a l’air d’être un
faux cul). Ça vaut pour les ados auquel il faut apprendre les bons usages du chat
et des messageries mais ça vaut aussi pour nous les adultes tous bardés que
nous soyons d’expériences relationnelles diverses.
Or curieusement lorsqu’on
est sur le net, c’est l’inverse qui se passe, la confiance à priori est plus
grande pour un blogueur que l’on commence à lire que pour les gens que l’on
rencontre plus classiquement. Comme si l’on posait implicitement que ce monde
là était meilleur, qu’en tout cas, dans les cercles auxquels on s’agrége on ne
pouvait être qu’entre gens bien, authentiques, respectueux, sensibles. Une
forme de convivialité superficielle, faite seulement de mots gentils ou
compassionnels qui s’installe parfois trop facilement peut renforcer cette
illusion. Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, tout le monde
il dit la vérité. Ben non. D’ou les déconvenues quand on réalise que là aussi
il peut y avoir mensonge ou manipulation ou même complète supercherie. Pas plus
que dans la vie dite « réelle » mais pas moins. Le blogomonde c’est
le monde, ce n’est pas un monde meilleur. Simplement c’est un monde ouvert,
merveilleusement ouvert, bien au-delà du coin de notre porte où l’on se
cantonnait jusque là et ça c’est formidable.