Départ
Il fait bon. Je me suis
installé à une terrasse de café à proximité du forum des halles où je suis allé
faire quelques achats, je regarde passer le monde, je profite en sirotant mon
café de ce bonheur des terrasses, tant qu’il en est encore temps, avant qu’on
ne bascule dans la pluie et le froid de l’automne.
A l’heure où j’écris, 15h,
Taupin doit être occupé à traîner ses énormes sacs dans les couloirs du métro
de Londres pour rejoindre, après l’eurostar, le train qui le conduira à Cambridge
où il va passer une année universitaire.
J’ai eu un petit pincement
de cœur ce matin au moment de partir au bureau, et sa mère aussi, on s’est dit
qu’on aurait dû s’organiser avec nos boulots respectifs pour que l’un d’entre
nous au moins l’accompagne à la gare, pour marquer le moment, pour lui
« faire une conduite » comme on disait autrefois chez les Compagnons
du Tour de France. Il ne va bien loin, on pourra aller le voir et lui viendra
sans doute une ou deux fois en France, il n’empêche, on ne le verra quand même
quasiment pas de toute l’année, c’est une nouvelle étape dans l’envol de
l’oisillon. Une étape normale, une étape positive, il est ravi de cette
opportunité d’une année à l’étranger (et nous aussi d’ailleurs), mais il
n’empêche, ça nous fait un petit quelquechose, ne serait-ce qu’en soulignant
pour nous la marche inexorable du temps.
Mon petit pincement
d’ailleurs, c’était aussi un pincement d’envie. Il est dans ce temps, le
fiston, où tout encore est ouvert, chaque nouvelle année est une nouvelle
aventure, une nouvelle perspective, riche de possibles qu’il saisira ou ne
saisira pas. J’aimerais être encore dans ce temps des croisements de chemins,
j’aimerais pouvoir faire des choix qui ne sont pas ceux que j’ai fait, sachant
maintenant ce que je sais, de la vie, du monde et de moi-même surtout, sûrement
je prendrais d’autres voies, je ne laisserais pas passer certaines chances.
Bien sûr ce que je dis est absurde et je le sais très bien. Regretter ou
reconstruire en esprit est parfaitement vain mais, bon, ça peut expliquer le
petit pincement. C’est un vieux poncif « si jeunesse savait, si vieillesse
pouvait » mais qui, comme tout poncif, s’enracine dans une vérité.
Il m’arrive aussi d’avoir un petit pincement du même ordre quand je vois telle belle jeune femme rayonnante dont le corps délié ou le regard m’émeut, tel couple de jeunes amoureux qui s’embrassent avec un allant, un enthousiasme, une fraîcheur, une « naïveté », au sens de ce qui est naissant, de ce qui est neuf, et que je me dis : cela ce n’est plus pour moi, sous cette forme là en tout cas, avec cette fraîcheur là….
Il est temps de savoir tout
cela, de le savoir vraiment c’est à dire autrement qu’intellectuellement, de
l’admettre en profondeur, de l’assumer avec sérénité et détachement,
précisément pour être en mesure de vivre au mieux ce qui reste encore ouvert et
qui peut, à condition de savoir l’accueillir, ne pas être mince.