Dépression
De nouveau le doigt noir de
la dépression est tombé sur Constance. A vrai dire depuis des années il ne
s’est jamais vraiment tout à fait écarté. Il y a eu des hauts et des bas mais
là de nouveau il pèse de tout son poids, avec toute sa hideur.
Cette dépression traîne
depuis cinq/six ans. Cinq/six ou six/huit ans ? Il faudrait que j’aille
voir dans mes carnets d’avant internet. Depuis longtemps en tout cas. Depuis
très longtemps. Et encore je ne parle que du moment à partir duquel il y a eu
des signes visibles : lorsqu’elle a dû, pour la première fois, accepter de
se faire arrêter pendant quelques semaines, lorsqu’elle a dû commencer, d’abord
à son corps défendant, à voir un psy avec lequel le travail a continué sans
interruption et continue à ce jour. Mais avant sûrement il y avait d’autres
choses nouées de longtemps, nouées de toujours dont on s’est accommodé, sur
lesquelles notre couple a construit ses modes de fonctionnement et sans doute
ce silence, ce fameux silence qui maintenant m’est assourdissant.
Le plus souvent la
dépression est latente, ne l’empêchant pas d’accomplir ce qui lui paraît être
ses devoirs à l’égard de ses enfants, de sa famille, ne l’empêchant pas d’aller
travailler. Je pense d’ailleurs que son surinvestissement professionnel (ou
plus exactement sa sur-attente professionnelle, la violence avec laquelle elle
vit tout ce qui dysfonctionne) a quelquechose de pathologique. Elle se défonce
dans son travail mais ensuite en sort épuisée et ne cesse de se plaindre de sa
fatigue, n’a envie de rien faire sinon de se reposer. Elle est dans
l’inappétence à tout ce qui pourrait être ses plaisirs (et nos plaisirs
partagés), que ce soit le rapprochement des corps, les plaisirs de la table,
les sorties ou les vacances. C’est là toujours, plus ou moins présent, cette
dépression, cette ligne grise à laquelle s’adosse parfois si facilement ma
propre ligne grise. Il me faudrait de l’énergie pour tenter de contrebalancer,
pour entraîner, pour bousculer et parfois, souvent, elle me manque. Ces
derniers temps les choses sont redevenues plus difficiles, ce n’est pas pour
rien que l’on n’a pas réussi à partir en vacances à Noël. Et puis là, depuis
hier, ça a pris un tour encore plus critique, rappelant les moments les plus
douloureux d’il y a quelques années, ça a débordé sur son travail puisqu’elle
s’est senti incapable de s’y rendre tout en en étant rongée de culpabilité. Non
sans peine j’ai réussi en rentrant du bureau ce soir à l’envoyer voir son
médecin…
Cette dépression latente on
vit avec. On s’y est fait. Je m’y suis fait. J’y participe d’ailleurs.
Quelquepart elle est un cocon rassurant. Je ne cesse de dire que je n’arrive
pas à parler. Ça tient à moi comme ça tient à elle. C’est un système comme
disent les psys, dans lequel chacun avec nos propres névroses, on a trouvé
notre compte. Pour moi c’est si facile de prendre prétexte de sa fragilité pour
ne pas parler, je pourrais même me donner le beau rôle, voyez comme je suis
sensible et respectueux, je garde tout ça pour moi, je ne dis pas ces mots dont
je sais qu’ils pourraient être douloureux parce qu’elle est fragile, que je ne
veux pas faire mal. Foutaises. Je sais très bien que ce n’est pas la vraie
raison, ce n’est qu’un prétexte que je me donne pour me défiler face à mes
propres blocages.
Ce silence! Est-il cause,
est-il conséquence, un peu les deux sans doute.
Mais tout ce qui reste dans
le non-dit accumulé, le sien comme le mien, se sait au fond des tripes et doit
peser et faire souffrir plus sans doute que s’il osait s’exprimer.
Il faudra bien y venir à
cette parole, sous une forme ou sous une autre. Evidemment aujourd'hui pour le
coup ce n’est pas le jour.
Elle est rentrée de chez le
médecin. Elle n’a pas voulu qu’il l’arrête plus de trois jours. Elle a grignoté
à peu près correctement au dîner. Elle m’a dit avoir sommeil. Elle s’est
couchée rapidement et a pris le calmant léger que le médecin lui a prescrit.
Elle dort.
J’écris…