Bouquiniste et feuilles de vigne
Hier j’ai fait un tour chez
les bouquinistes, au marché aux livres du Parc Brassens.
Vieilles réminiscences
soudain. Cela m’a rappelé le temps où j’avais une attirance très forte pour les
vieux bouquins. J’adorais farfouiller dans les bibliothèques de vieilles
personnes de ma famille, chez mes grands parents, chez ceux de Constance
surtout où dans de vieilles maisons en attente de successions compliquées
dormaient quantité de livres qui me faisaient de l’œil, notamment beaucoup de
ces gros volumes illustrés de la fin du 19° siècle, type collection Hetzel,
livres de voyage et d’exploration, livres d’évocation de glorieuses figures du
passé national ou religieux, bibliothèques typiques des familles bourgeoises et
bien pensantes de cette époque. Il m’est même arrivé ce qui montre à quel point
cette attirance pouvait être forte, d’être pris d’une pulsion quasi
irrépressible il m’est arrivé d’embarquer subrepticement quelques volumes en me
disant : « il me le faut, il me le faut, deux ou trois par-ci, par
là, personne ne s’en apercevra et puis en plus qu’en feront-ils, tout va être
vendu par lot alors que moi au moins ça m’intéresse ». Ils sont toujours dans ma
bibliothèque. Je les croise sans honte particulière mais ils ne vivent pas tant
que ça maintenant que m’a très largement abandonnée cette pulsion
bibliophilique, enfin si, ils vivent un peu tout de même, il m’arrive d’en
sortir l’un ou l’autre pour les montrer à tel ami lorsque la discussion s’y
prête et j’ai grand plaisir alors à le faire, ça redevient du vivant.
Ce goût m’avait même un
moment fait fantasmer sur le fait de devenir libraire d’ancien, je me voyais
partant en exploration dans de vieilles bibliothèques poussiéreuses, sortant
les livres de leur linceul, contribuant à leur redonner une nouvelle vie,
créant autour de moi cette convivialité un peu ésotérique des amateurs. Alors
que je désinvestissais sans retour l’activité politique qui m’avait longtemps
porté et que je ne parvenais pas à trouver tout ce que j’aurais souhaité dans
la vie professionnelle qui était devenue la mienne, je me serais bien vu dans
cette petite vie là, dans ce monde un peu à part, marginal, ayant sa vie
sociale mais éloigné de la vie sociale réelle. Le fantasme toutefois n’avait pas
résisté à l’analyse (à moins que ce ne fut à la peur du changement). Je m’étais
dit qu’au-delà de l’attirance viendrait sans doute vite l’ennui face à
l’étroitesse de ces petits milieux, que je ressentirai la vacuité sociale de
cette activité et qu’il y avait quelquechose de mortifère finalement à n’avoir
son regard tourné que vers des paperasses mortes.
Mon objectif à Brassens cela
dit n’était pas une plongée dans ce genre de souvenirs qui sont venus par
surcroît. Je me trouve, suite à la conjonction d’un achat personnel et d’un
cadeau quasi concomitant, disposer d’un des volumes de Green en Pléiade en
double exemplaire et cherchais donc à l’échanger avec un autre que je n’ai pas,
je voulais faire ça avant mon départ en Bretagne pour justement en disposer pendant
les vacances, ce genre de livre me paraît une bonne lecture pour les longues
soirées tranquilles et peut-être pluvieuses de Toussaint…
Cela faisait des années que
je n’avais pas été à ce marché. Je n’ai pas trouvé mon bonheur d’échangeur mais
j’ai eu plaisir à me promener parmi les stands, à retrouver cette atmosphère
particulière des bouquineries, avec ce mélange de simples curieux, d’amateurs
pointus, de vendeurs un peu marginaux, commerçants forcément mais d’abord
amateurs de bouquins. J’y étais en fin de matinée. Les vendeurs commençaient à
saucissonner, dans cette espèce de convivialité particulière aux gens de la
chine où s’associent joyeusement les collègues-concurrents et auxquels viennent
se joindre des amis de passage. L’un des vendeurs achevait même d’ouvrir une bourriche
d’huîtres, attendant manifestement des convives, le vin blanc était au frais
dans un seau à glace. Il faisait frais mais agréable sous la halle ouverte.
J’ai repensé à cette vie non comme un regret mais comme un possible qui aurait
pu être…
Un timide soleil a commencé
à percer. Jolie ambiance d’automne. Les feuilles en quelques jours ont achevé
de roussir et sont beaucoup tombées. Je me suis promené dans le Parc Brassens,
il n’est pas très vaste mais heureusement paysagé avec les traces maintenues de
son ancienne activité de marché aux chevaux, la halle, les grilles, la tour de
la « vente à la criée » dominant le bassin, avec sa partie boisée sur
l’escarpement, avec son petit coin de vigne et son rucher.
L’un dans l’autre j’ai
beaucoup aimé cette promenade dominicale ponctuée de livres et d’arbres.
J’en ai fait en soirée une
autre bien agréable et qui m’a transporté beaucoup plus loin, jusqu’en Turquie
par la grâce de certaines délicieuses feuilles de vigne farcies. Ada avait
conviés quelques ami(e)s de blog pour tester un atelier feuilles de vigne. La
convivialité y était, plaisir de retrouver Ada et de découvrir sa charmante et
tonique famille, de découvrir Anita, de retrouver Traou, manquait Fauvette
annoncée mais clouée chez elle par la migraine, et Samantdi lointaine, on leur
a envoyé nos bonnes pensées. Oui elles étaient délicieuses ces feuilles de
vigne, grâce à la farce plus sans doute qu’au tour de main hésitant des néo
rouleurs de feuilles. En tout cas, chère Ada, le test est positif, tu pourrais
te lancer dans une petite entreprise gastronomico-touristico-culturelle là-bas,
dans ces jolis villages dominant cette mer qui t’est chère, nous y drainerions
la blogosphère parisienne que dis-je parisienne, la blogosphère toute entière,
si, si. Sourire et merci !