Quand même, ça craint!
Même si on essaie de fermer
les yeux en se disant que ça ne sert à rien de craindre et que de toute façon
on est emporté par le flux, par moments on ne peut s’empêcher de frémir devant
l’état du monde.
Pêle-mêle, sans ordre, sans
hiérarchie, sans chercher à démêler ce qui est cause de ce qui est conséquence
ou ce qui n’est qu’épiphénomène, voici : un article du Monde 2 sur les
folies de l’ultra luxe où l’on découvre des super riches aux fortunes à la
croissance exponentielle tenter de s’inventer des moyens de consommer à la
hauteur de leur fabuleux revenus, la société incapable d’apporter à chacun un
toit tandis que s’installe l’hiver, l’attentat d’Alger, signe que la pression
ne baisse pas dans les cocottes du fanatisme extrême, comment en serait-il
autrement dans ce monde chaque jour plus clivé, le pernicieux clown mégalomane
paradant dans Paris, merci Rama Yade de cette indignation (tant pis si ce
n’était qu’une mise en scène !), la lettre d’Ingrid Bétancourt qui serre
le cœur, comme un dernier cri avant de se rendre à la mort, la fonte de la
banquise durant l’été 2007, trente-cinq fois plus importante qu’en 2006, (oui,
trente-cinq fois !), la conférence de Bali incapable de déboucher sur de
quelconques engagements partagés…
Il y a dix signes effrayants
de la course à l’abîme contre un qui peut donner espoir et encore il faut bien
chercher, là, tout de suite, je n’en vois pas.
Faudrait-il arrêter de lire
la presse, fermer toutes les écoutilles ?
Parfois j’essaie de me
dire : tu n’es qu’un vieux con, qui comme les vieux cons des époques
précédentes panique parce qu’il est vieux (enfin, plus jeune !), parce que
son monde disparaît et qu’il est incapable de voir les promesses de celui qui
vient.
Nos grands-parents dans les
années 30 ont vécu aussi une terrifiante montée des périls, le vacarme des
bruits de botte se faisant chaque année plus assourdissant. Sauf qu’ils
n’imaginaient pas où on allait. Et puis, même si commençait une guerre
mondiale, même si l’holocauste allait atteindre une dimension tragiquement
inédite, la planète en elle-même, dans ses régulations profondes, n’en était
pas bouleversée et il pouvait toujours rester l’espoir de reconstruire ensuite
sur les ruines.
Il y a les discours du type
« le pire est le plus probable mais il n’est pas certain », les
discours du « pessimisme actif », du genre de ceux d’un Edgar Morin
par exemple, j’admire ceux qui le tiennent et qui ne lâchent pas mais pour ma
part j’ai du mal à y adhérer. Mes fils, quand il m’arrive de les pousser dans
leurs retranchements là-dessus, me disent qu’ils sont bien conscients des
périls, mais ils ont, avec leur assurance (voire leurs illusions ?) de
jeunes scientifiques, la conviction qu’il y a des parades à
trouver, que la science trouvera les moyens de surmonter les crises à venir. Heureusement d’ailleurs qu’ils ont ces convictions à vingt ans, sinon
ce serait à se flinguer !
Toute cette anxiété latente
on la met sous le boisseau la plupart du temps heureusement sinon on ne
pourrait pas vivre, pas faire la queue dans les magasins pour nos petits achats
de Noël, pas se réjouir en voyant un bon film, pas s’agiter l’esprit, de la
tristesse à la délectation, à nos petits soucis d’ego ou de coeur.
Mais quand même, c’est là,
c’est un climat sous-jacent qui ne peut nous échapper, qui ne peut manquer de
peser sur nous.
Comment s’étonner alors que
la supposée « magie de Noël » ne puisse plus vraiment
fonctionner !
A dix heures moins cinq,
j’attendais devant les grilles prêtes à ouvrir de la Fnac avec un troupeau de
mes congénères. Certains était tassés contre l’entrée, prêts à bondir comme si
leur vie en dépendait ! J’étais un tout petit peu à l’écart, (quand même,
ne pas se précipiter !), je les regardais narquoisement tout en sachant
que j’étais l’un des leurs, je roulais dans ma tête mes pensées sur les périls
du monde, et d’autres pensées aussi, une image précise plutôt, sortie d’un
souvenir, celle d’un ciel lumineux, de mes pas sur une neige froide et
craquante, de grands sapins au-dessus de moi aux branches alourdies par la
neige de la nuit, j’avais envie de m’enfuir et je ne le faisais pas, enfin les
grilles s’ouvraient et je pénétrais à leur suite dans le Temple...