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Les échos de Valclair
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28 février 2008

Pulsion noire et joli dimanche

Samedi je me suis laissé emporter par une pulsion délétère…

Je suis réticent à écrire là-dessus parce que je ne veux pas ressasser. J’ai vécu le moment problématique, il a réactivé tout ce qui est là, trop présent au quotidien, ce que j’appelle ma ligne grise, cette sorte de fond un peu pessimiste, un peu masochiste dans lequel je me complais trop souvent en pensant à ma personnalité, à mes peurs, à mon immobilisme, ce sentiment d’être un peu à côté de la vie.

Et je suis réticent à publier en plus, à supposer que je finisse par l’écrire, parce que ce n’est pas génial pour l’image que ça peut donner de moi. On a beau dire, on veut être transparent, on veut être dans l’authenticité mais il y a des choses difficiles à dire. Parfois j’ai l’impression que mes gentilles historiettes, mes considérations posées de lecteur ou de cinéphile, ma volonté de mettre en lumière et en exergue les jolis moments de la vie et de m’en nourrir, finissent par donner de moi une image plus lisse que ce que je suis réellement. Je sais bien que la transparence absolue n’est pas possible et d’ailleurs même pas souhaitable mais tout de même je tiens à essayer d’en être au plus près, sinon toute cette écriture perdrait sens à mes yeux.

Bref ! Allons-y, assumons…

Samedi fin d’après-midi. Je suis chez un boucher, pas mon boucher habituel qui est en vacances pour la semaine. Je suis un peu à cran parce que plusieurs choses prévues dans la journée ont patiné et ne se sont pas faites. Je me sens fatigué, énervé. Il y a la queue. J’attends patiemment, enfin à peu près patiemment. Le boucher n’est pas pressé, il n’accélère en rien le rythme malgré la queue. Il papote comme souvent papote un boucher. Il fait du lien le monsieur, je devrais être content, mais non, je bouillonne de plus en plus intérieurement. Pourtant je n’ai pas un train à prendre. Je ne suis pas même spécialement pressé. C’est presque à mon tour. La dame devant moi prend une chose, c’est une bonne cliente du boucher, papotage à propos de la petite nièce qui accompagne la dame, « oh qu’elle vous ressemble », la dame prend un seconde produit, repapotage puis : « alors ce sera tout Madame Michu ? », « Voyons, voyons, ah je prendrai bien aussi trois côtes d’agneau », « Ah je n’en ai pas de faites, il faut que je vous les découpe, je vous fais ça tout de suite Madame Michu !). Je ne bouillonne plus, j’explose. C’est à dire que je tourne brusquement les talons, je sors sans demander mon reste…

Je me retrouve dans le rue, atterré ! Je fais un tour du quartier à grands pas en essayant de me défouler mais surtout en ressassant mon imbécillité. Le fait lui-même, tellement immensément dérisoire, passe vite à la trappe. Pas le comportement.

Suis-je parti parce que après avoir fait la queue dix minutes, j’allais devoir attendre deux-trois minutes de plus ? Sans doute pas. Ne serais-je pas parti justement parce que j’approchais du moment où j’allais être servi, où j’allais obtenir ce pour quoi j’étais là ? N’ai-je pas sauté sur une simple prétexte qui s’offrait à moi pour pouvoir continuer à me repaître masochistement de cette colère intérieure, peu à peu installée dans ma journée ? Hélas je crains bien que ce ne soit en effet le schéma : Plaisir à me faire mal. Me revient l’heautontimoroumenos de Baudelaire : « « Je suis la plaie et le couteau ! » et la suite…

Vieille affaire, toujours sous-jacente, vis à vis de laquelle le raison n’a que faire. Certains me disent : « tu es scorpion, ascendant scorpion; c’est typique ». Je n’y crois pas du tout. Mais je crois par contre à ce qui me vient de ma mère, elle que j’ai toujours vu fonctionner ainsi, et sous des formes plus exacerbées, plus douloureuses que chez moi.

C’est la mélancolie. Pas la mélancolie douce, sentiment finalement pas désagréable de tristesse douce et tiède qui nous étreint lorsqu’on se tourne vers un passé qui ne reviendra pas, non une mélancolie dure et profonde, celle que portait dans l’ancienne médecine une « humeur » délétère, l’excès de bile noire.

J’entends souvent de bonnes paroles dans mon cours de yoga. Nous y parlons du détachement nécessaire à l’égard des affects perturbants, du recours que peut apporter en cas de stress ou de pensée mauvaise une bonne respiration concentrée et une centration sur soi, de l’art de faire avec ce qui nous est donné et d’atteindre au « contentement »… C’est bel et bon. Intégré intellectuellement cinq sur cinq. Parfois utilisé dans des moments moins critiques. Mais d’aucun secours quand ça dérape vraiment. Au point de me dire : à quoi me sert-il ce foutu yoga, s’il n’est même pas capable de me préserver de comportement aussi débiles ?

Pulsion irrationnelle. Véritable « folie ». Qui reste assez « sage » cependant socialement parlant. Et qui ne me fera pas juger comme fou. Tout ça reste intérieur, bien calfeutré en moi, se traduisant juste par un air sombre, une gueule renfrognée, sûrement pas agréable pour l’entourage au moment où ça se produit mais sans plus. Je ne manifeste pas de colère violente à l’égard des autres. Je ne crie pas. Je ne frappe pas. Mais je ne me maîtrise pas. Absolument pas. Je suis dans l’absolu de la pulsion. Donc sur le fond est-ce que ce n’est pas aussi « fou » que des pulsions qui conduisent des hommes qui aiment leur femme à les frapper où à être incapables de réprimer des pulsions sexuelles mortifères.

Je dis que je ressasse. Oui. J’ai été jeter un œil au début de ce journal en ligne. Ça date, bon sang ! Tiens un exemple. Voici « l’art de rater ses dimanches », juillet 2003. Et il y en aurait d’autres, beaucoup d’autres et plus sans doute que ce que je raconte.

Je ressasse. Donc passons à autre chose. Mais il fallait que ce soit dit.

Changement de décor, changement d’humeur intérieure le lendemain dimanche.

Il fait beau. Nous avons chaussé nos grosses chaussures. Ce n’est pas que le lieu où nous allons les nécessitent. Au contraire elles font un peu ridicules. Mais ce sont des chaussures neuves et nous les testons, nous les faisons à nos pieds avant notre expédition dans les montagnes balkaniques. Les préparatifs c’est déjà un peu le voyage. Nous n’allons même pas jusqu’à Fontainebleau et ses escarpements, nous nous promenons avec nos gros godillots dans un parc policé aux vastes allées confortables, celui de Sceaux, à quelques stations de RER de la maison et très loin de la nature…

Il y a dans les jardins une exposition de photos sur le thème des arbres. C’est amusant ces arbres parmi les arbres, cette réplication du vivant sur l’à plat d’un panneau. A priori on se dit que l’un ne vaut pas l’autre, que le vivant écrase de sa présence réelle et vibrante la photo qui n’est que signe, que trace morte. Un peu de la même façon que le virtuel ne peut valoir le réel, que l’échange des mots derrière l’écran de l’ordinateur ne peut valoir les paroles vivantes et l’échange des regards. Mais la photo c’est aussi l’art qui approfondit la réalité, la transmute. Et il est bon alors que l’un dialogue avec l’autre, qu’ils s’enrichissent mutuellement.

Nous pique-niquons dans la lumière douce et presque printanière, devant le miroitement de l’eau dans les bassins.

Je me sens léger, autant que la veille j’étais plombé.

Je n’écris pas cette évocation pour faire joli et consensuel, pour faire en sorte que mes lecteurs ne restent pas sur les impressions sombres, sur cette image sinistre que j’ai donné de moi. Je l’écris simplement parce que c’est vrai. Je suis cette alternance de moments où me submerge la mélancolie destructrice et d’autres, vécus dans la fraîcheur et la légèreté du présent sans (trop) me poser de questions existentielles. Autant il aurait été faux de faire l’impasse sur la pulsion mauvaise, autant il le serait de la faire sur la journée ensoleillée.


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Photos cliquables bien sûr. Promenade argentée en forêt avec Cartier-Bresson, nuit sous la ramure au bord de l'océan californien...

De quoi rêver sous les arbres du Parc de Sceaux...

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Commentaires
V
Peut-être assez banal oui, mais le côté si dérisoire du déclencheur, la récurrence, l'ampleur du malaise que ça crée en moi, me renvoient à une part de moi que je déteste, c'est en ça que c'est tout de même un petit peu "grave".<br /> Bienvenue pour ce premier passage, Juju
J
classique pour beaucoup...sourire...et en même temps, finalement, rien de grave, non?!
A
"scorpion ascendant scorpion" (sourire malicieux)... alors, alors voyons cela de plus près... Je préconise pour la prochaine moutarde qui monte, qui monte : de faire quelques pas de danse sur la valse des scaphandriers), quelques pas de valse dans une boucherie, ça doit emporter dans un aiLLeurs plus doux et dis c'est dis, c'est ainsi...
V
Assez d'accord avec toi Pati...<br /> Le "ça me désole" vient sans doute du fait qu'une certaine analyse lucide que je fais ne suffit pas pour autant à me permettre des dépasser les récurrences. Certains diraient, sans avoir faux sans doute, qu'une aide extérieure me serait bénéfique. <br /> Et d'accord aussi sur le rôle que je fais jouer au balancier et à l'écriture aussi, au plaisir incontestable que j'y prends. Tu ne simplifies pas tant que ça Pati.<br /> Ravi de ton passage Hélène EclatduSoleil, tu décris bien le processus toi aussi et m'en donne gentiment la version light. Reviens souvent faire tes belles notes de lecture.
E
Comme tout le monde je crois, j'ai aussi ces accès de mauvaise humeur, un truc qui se détraque après deux ou trois agacements sans importance et je pète les plombs. Et ensuite, eh bien oui, tout se passe comme si j'avais l'intention délibérée de saboter toute ma journée, et pourquoi pas, tiens toute ma vie ! Je me vois faire, je pense à part moi "mais quelle cinglée celle-là", et pourtant rien ne m'arrête... il faut absolument que tout ce qui suit soit raté, et j'y mets le même perfectionnisme qu'à réussir les projets qui me tiennent à coeur. <br /> Mais là où tu es vraiment masochiste, mon cher Valclair, c'est de t'en désoler au point de croire que c'est quasi inavouable. Personne n'est parfait, bien au contraire, nous sommes tous ce mélange de choses délicieuses et de monstruosité absolue, c'est ce qui nous rend humains, et ça me semble tout à fait normal (même si j'envie, je ne m'en cache pas, les gens qui sont toujours de bonne humeur... quoique, ce serait presque suspect, finalement :-) Pulsions ? oui, en effet, c'est ça qui nous anime. Mais "fou", point du tout, puisqu'il n'y a pas passage à l'acte et voie de fait ! Maîtriser ses humeurs me semble quasiment impossible. Eviter de les faire subir aux autres, quitte à se saborder soi-même, et l'on reste ma foi quelqu'un de tout à fait civilisé ! <br /> <br /> Amitiés...
Les échos de Valclair
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