Pulsion noire et joli dimanche
Samedi je me suis laissé
emporter par une pulsion délétère…
Je suis réticent à écrire
là-dessus parce que je ne veux pas ressasser. J’ai vécu le moment
problématique, il a réactivé tout ce qui est là, trop présent au quotidien, ce
que j’appelle ma ligne grise, cette sorte de fond un peu pessimiste, un peu
masochiste dans lequel je me complais trop souvent en pensant à ma
personnalité, à mes peurs, à mon immobilisme, ce sentiment d’être un peu à côté
de la vie.
Et je suis réticent à
publier en plus, à supposer que je finisse par l’écrire, parce que ce n’est pas
génial pour l’image que ça peut donner de moi. On a beau dire, on veut être
transparent, on veut être dans l’authenticité mais il y a des choses difficiles
à dire. Parfois j’ai l’impression que mes gentilles historiettes, mes
considérations posées de lecteur ou de cinéphile, ma volonté de mettre en
lumière et en exergue les jolis moments de la vie et de m’en nourrir, finissent
par donner de moi une image plus lisse que ce que je suis réellement. Je sais
bien que la transparence absolue n’est pas possible et d’ailleurs même pas
souhaitable mais tout de même je tiens à essayer d’en être au plus près, sinon
toute cette écriture perdrait sens à mes yeux.
Bref ! Allons-y,
assumons…
Samedi fin d’après-midi. Je
suis chez un boucher, pas mon boucher habituel qui est en vacances pour la
semaine. Je suis un peu à cran parce que plusieurs choses prévues dans la
journée ont patiné et ne se sont pas faites. Je me sens fatigué, énervé. Il y a
la queue. J’attends patiemment, enfin à peu près patiemment. Le boucher n’est
pas pressé, il n’accélère en rien le rythme malgré la queue. Il papote comme
souvent papote un boucher. Il fait du lien le monsieur, je devrais être
content, mais non, je bouillonne de plus en plus intérieurement. Pourtant je
n’ai pas un train à prendre. Je ne suis pas même spécialement pressé. C’est
presque à mon tour. La dame devant moi prend une chose, c’est une bonne cliente
du boucher, papotage à propos de la petite nièce qui accompagne la dame,
« oh qu’elle vous ressemble », la dame prend un seconde produit,
repapotage puis : « alors ce sera tout Madame Michu ? »,
« Voyons, voyons, ah je prendrai bien aussi trois côtes d’agneau »,
« Ah je n’en ai pas de faites, il faut que je vous les découpe, je vous
fais ça tout de suite Madame Michu !). Je ne bouillonne plus, j’explose.
C’est à dire que je tourne brusquement les talons, je sors sans demander mon
reste…
Je me retrouve dans le rue,
atterré ! Je fais un tour du quartier à grands pas en essayant de me
défouler mais surtout en ressassant mon imbécillité. Le fait lui-même,
tellement immensément dérisoire, passe vite à la trappe. Pas le comportement.
Suis-je parti parce que
après avoir fait la queue dix minutes, j’allais devoir attendre deux-trois
minutes de plus ? Sans doute pas. Ne serais-je pas parti justement parce
que j’approchais du moment où j’allais être servi, où j’allais obtenir ce pour
quoi j’étais là ? N’ai-je pas sauté sur une simple prétexte qui s’offrait
à moi pour pouvoir continuer à me repaître masochistement de cette colère
intérieure, peu à peu installée dans ma journée ? Hélas je crains bien que
ce ne soit en effet le schéma : Plaisir à me faire mal. Me revient
l’heautontimoroumenos de Baudelaire : « « Je suis la plaie et le
couteau ! » et la suite…
Vieille affaire, toujours
sous-jacente, vis à vis de laquelle le raison n’a que faire. Certains me
disent : « tu es scorpion, ascendant scorpion; c’est typique ».
Je n’y crois pas du tout. Mais je crois par contre à ce qui me vient de ma
mère, elle que j’ai toujours vu fonctionner ainsi, et sous des formes plus
exacerbées, plus douloureuses que chez moi.
C’est la mélancolie. Pas la
mélancolie douce, sentiment finalement pas désagréable de tristesse douce et
tiède qui nous étreint lorsqu’on se tourne vers un passé qui ne reviendra pas,
non une mélancolie dure et profonde, celle que portait dans l’ancienne médecine
une « humeur » délétère, l’excès de bile noire.
J’entends souvent de bonnes
paroles dans mon cours de yoga. Nous y parlons du détachement nécessaire à
l’égard des affects perturbants, du recours que peut apporter en cas de stress
ou de pensée mauvaise une bonne respiration concentrée et une centration sur
soi, de l’art de faire avec ce qui nous est donné et d’atteindre au
« contentement »… C’est bel et bon. Intégré intellectuellement cinq
sur cinq. Parfois utilisé dans des moments moins critiques. Mais d’aucun
secours quand ça dérape vraiment. Au point de me dire : à quoi me sert-il
ce foutu yoga, s’il n’est même pas capable de me préserver de comportement
aussi débiles ?
Pulsion irrationnelle.
Véritable « folie ». Qui reste assez « sage » cependant
socialement parlant. Et qui ne me fera pas juger comme fou. Tout ça reste
intérieur, bien calfeutré en moi, se traduisant juste par un air sombre, une
gueule renfrognée, sûrement pas agréable pour l’entourage au moment où ça se
produit mais sans plus. Je ne manifeste pas de colère violente à l’égard des
autres. Je ne crie pas. Je ne frappe pas. Mais je ne me maîtrise pas.
Absolument pas. Je suis dans l’absolu de la pulsion. Donc sur le fond est-ce
que ce n’est pas aussi « fou » que des pulsions qui conduisent des
hommes qui aiment leur femme à les frapper où à être incapables de réprimer des
pulsions sexuelles mortifères.
Je dis que je ressasse. Oui.
J’ai été jeter un œil au début de ce journal en ligne. Ça date, bon sang !
Tiens un exemple. Voici « l’art de rater ses dimanches », juillet
2003. Et il y en aurait d’autres, beaucoup d’autres et plus sans doute que ce
que je raconte.
Je ressasse. Donc passons à
autre chose. Mais il fallait que ce soit dit.
Changement de décor,
changement d’humeur intérieure le lendemain dimanche.
Il fait beau. Nous avons
chaussé nos grosses chaussures. Ce n’est pas que le lieu où nous allons les
nécessitent. Au contraire elles font un peu ridicules. Mais ce sont des
chaussures neuves et nous les testons, nous les faisons à nos pieds avant notre
expédition dans les montagnes balkaniques. Les préparatifs c’est déjà un peu le
voyage. Nous n’allons même pas jusqu’à Fontainebleau et ses escarpements, nous
nous promenons avec nos gros godillots dans un parc policé aux vastes allées
confortables, celui de Sceaux, à quelques stations de RER de la maison et très
loin de la nature…
Il y a dans les jardins une
exposition de photos sur le thème des arbres. C’est amusant ces arbres parmi
les arbres, cette réplication du vivant sur l’à plat d’un panneau. A priori on
se dit que l’un ne vaut pas l’autre, que le vivant écrase de sa présence réelle
et vibrante la photo qui n’est que signe, que trace morte. Un peu de la même
façon que le virtuel ne peut valoir le réel, que l’échange des mots derrière
l’écran de l’ordinateur ne peut valoir les paroles vivantes et l’échange des
regards. Mais la photo c’est aussi l’art qui approfondit la réalité, la
transmute. Et il est bon alors que l’un dialogue avec l’autre, qu’ils
s’enrichissent mutuellement.
Nous pique-niquons dans la
lumière douce et presque printanière, devant le miroitement de l’eau dans les
bassins.
Je me sens léger, autant que
la veille j’étais plombé.
Je n’écris pas cette évocation pour faire joli et consensuel, pour faire en sorte que mes lecteurs ne restent pas sur les impressions sombres, sur cette image sinistre que j’ai donné de moi. Je l’écris simplement parce que c’est vrai. Je suis cette alternance de moments où me submerge la mélancolie destructrice et d’autres, vécus dans la fraîcheur et la légèreté du présent sans (trop) me poser de questions existentielles. Autant il aurait été faux de faire l’impasse sur la pulsion mauvaise, autant il le serait de la faire sur la journée ensoleillée.
Photos cliquables bien sûr. Promenade argentée en forêt avec Cartier-Bresson, nuit sous la ramure au bord de l'océan californien...
De quoi rêver sous les arbres du Parc de Sceaux...


