Un moment s'éloigne
Faut-il écrire, tenter de
retenir par les mots ou laisser la mémoire faire son impitoyable et souvent
fallacieux travail, faut-il tenter de disséquer le moment, faut-il creuser pour
soi et/ou pour les autres les questions qu’il a porté avec lui ?
Hier dans le car qui me
ramenait ici après cette parenthèse j’ai ouvert mon cahier, eu envie d’abord de
poser des mots puis très vite, j’y ai renoncé, j’ai préféré regarder défiler le
paysage tout en laissant flotter mon attention, en suivant ma rêverie, en
revoyant les images d’instants tout juste passés, façon de conserver une part
de réelle présence de l’amie qui pourtant n’était plus là…
Mais ce sentiment de réelle
présence en absence bien sûr ne peut durer qu’un bref moment, un peu comme une
persistance rétinienne.
Il s’est éteint dès que le
halo de rêverie dans lequel j’avais pu le maintenir s’est déchiré, au moment où
je suis descendu du car, où j’ai retrouvé la maison, retrouvé Constance, sa
présence accueillante mais ses questions aussi, mes réponses évasives, le joli
roman que je lui ai fait dont je ne sais si elle le croît ou feint de le
croire.
Alors oui, j’ai ressenti
l’absence, j’ai ressenti le vide, j’ai ressenti la sécheresse ! Non
véritablement dans la douleur car je sais bien que l’absence est le mode
dominant de cette relation et j’ai suffisamment caparaçonné mon cœur en
conséquence. Mais c’est une brutale redescente, comme d’un trip, comme d’un
retour sur la terre bien balisée du quotidien après un voyage dans les nuages.
Ce qui est difficile dans
cette relation c’est que les rencontres réelles sont très difficiles à mettre
en place, les escapades ne vont pas de soi. Les obstacles à vaincre pour les
rendre possibles tiennent à bien d’autre choses que la distance. Nous nous
sommes quittés sans savoir quand nous pourrions nous revoir, pas avant
plusieurs mois de toute façon.
Alors ce petit mot que nous
nous refusions à prononcer, parce que nous savons que notre relation n’a pas
les conditions pour se développer autant que nous le souhaiterions, parce que
nos rencontres sont trop rares et trop aléatoires, parce que nous ne voulons
pas nous attacher, parce que nous ne voulons pas souffrir de l’absence, ce
petit mot qu’elle m’a soufflé juste au moment où je m’éloignais : « je
t’aime », ce petit mot si simple, si naturel, qu’on devrait oser dire et
vivre plus souvent, ce petit mot m’a bouleversé…