L'agronome aux champs
Bilbo est passé à la maison
hier soir. Brève étape chez ses vieux parents avant d’aller prendre son train
pour Toulouse. Il part en stage « ouvrier » pour quinze jours dans
une ferme du Tarn.
Mais ce n’est pas n’importe
quelle ferme…
Quand j’étais enfant, tous
les ans, lorsque nous allions à Toulouse voir mes grands parents il y avait un
pèlerinage obligé vers cette ferme, mon grand père n’aurait pas imaginé que
nous le manquions. Nous y sommes passés aussi avec les garçons petits, nous
avons continué à y faire des visites, quoique plus irrégulièrement après la
mort de mon grand-père. Je me souviens encore des hauts-le-cœur de Bilbo en
entrant dans l’étable, ce ptit gars délicat des villes était très sensible aux
odeurs. Et de ses pleurs lorsque le fermier avait éclaté de son rire sonore et
l’avait gentiment houspillé d’une phrase un peu moqueuse, prononcée d’une voix
de stentor et avec le vigoureux accent local.
Mon grand père gardait
quelquechose de profondément rural même s’il a vécu la plus grande partie de sa
vie active à Castres puis à Toulouse. Enfant il avait vécu dans une propriété
campagnarde, dans la maison de maître à côté de la ferme puis dans un petit
bourg où mon arrière grand-père avait fait construire une maison, s’éloignant
un tout petit peu plus de la terre. Il avait suivi des études d’agronomie puis
avait bifurqué vers des activités plus urbaines, d’abord comme agent
d’assurances puis ensuite comme industriel en créant une petite entreprise de
bonneterie. Mais il avait gardé longtemps la « métairie », cette
propriété lui venant de son père. Il était très attaché à cette terre et à la
famille qui travaillait dessus. C’était un homme plutôt progressiste pour son
milieu et il avait bien perçu ce qu’il y avait d’archaïque, dans ce statut du
métayage, tant du point de vue économique, que dans les rapports que cela
induisait entre les « maîtres » et les travailleurs. Il avait donc
aidé son métayer à reprendre la ferme en pleine propriété au début des années
60 mais il avait continué ensuite à le conseiller régulièrement, techniquement
et financièrement, notamment en l’incitant à aller dans le sens du
développement et de la modernisation de ses équipements.
Il y avait correspondance de
génération presque parfaite. Mon grand père était né exactement la même année
que le métayer, et son fils, qui est récemment décédé, exactement la même année
que mon père. Le fils qui est maintenant l’exploitant a deux ou trois ans de
plus que moi, et son propre fils auquel il est associé, quelques années de plus
que Bilbo qui va justement loger chez lui, dans la deuxième maison construite
sur la propriété pour la jeune génération.
Ce n’était plus le métayage
mais il restait des traces des anciennes relations. Mes grands parents, mes
parents tutoyaient alors qu’ils étaient eux même vouvoyés. Mon grand père
c’était Monsieur et mon père Monsieur Jacques. Lorsque mon grand père est mort
mon père est devenu Monsieur. Nous, nous appelions indifféremment tous les
membres de cette famille simplement par leurs prénoms. Lorsqu’ils venaient dans
la petite ville proche où mes grands parents avaient fini par s’installer pour
leur retraite, ils ne manquaient pas de porter un poulet qu’il n’était pas
question de payer.
Tout cela fort heureusement
a changé. Si l’homme de ma génération en a encore comme moi le souvenir (voire,
qui sait, une once de ressentiment), ce ne doit pas être le cas de son fils qui
hébergera Bilbo, ce sera juste un petit gars de la ville et un petit gars de la
campagne. Avec tout de même cette césure qui continue, la reproduction sociale
par le biais de la reproduction scolaire, l’arrière-petit-fils de métayer,
producteur sur le terrain qui a fait de courtes études techniques agricoles,
l’arrière-petit-fils de propriétaire que de longues et hautes études mèneront à
des fonctions d’encadrement.
N’empêche à l’heure où
j’écris c’est à mon vieux grand père que je pense avec tendresse. Il n’a jamais
imaginé sans doute que cet arrière petit-fils qu’il a à peine connu, (il est
mort peu de mois après la naissance de Bilbo) viendrait se coltiner à cette
terre dont lui-même était issu. J’imagine bien la joie qu’il aurait pu en
ressentir. Dommage qu’on ne puisse parler aux morts.