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Les échos de Valclair
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12 février 2010

Un jour, finir...

Dans le prolongement de ma réflexion précédente, je reviens sur l’écriture du journal, sur sa durée dans le temps ou plus exactement sur son horizon temporel.

J’ai tenu des journaux de façon discontinue à différents moments de ma vie. J’ai repris cette activité en 1999 et depuis je n’ai plus arrêté. Mais jusqu’à quand ? Je ne me vois pas continuer jusque dans le grand âge.

Il y a plusieurs types de motivation pour écrire un journal. Mais qu’on le nie ou qu’on l’admette, il y a parmi elles, et qui en forme sans doute le moteur le plus sûr, la volonté ou le fantasme de tenter de retenir le temps, comme si fixer les moments dans les mots était une façon de vaincre cette fuite du temps, de vaincre la mort.

Et c’est pourquoi la lecture des dernières pages de journaux de personnes très âgées même si leurs auteurs semblent être dans la sérénité (ou si, la jouant, ils tentent de l’atteindre) m’est assez pénible. Ressentir l’approche de la mort dans les mots des autres m’angoisse et la page finale me serre le cœur. Je pense aux mots griffonnés par Gide à la fin d’une dernière brève entrée sur une poésie de Hugo: « ces lignes insignifiantes datent du 12 juin 1949. Tout me porte à croire qu’elles seront les dernières de ce journal ». Cette volonté pathétique de retenir, de retenir encore, de retenir toujours ce qui fuit inexorablement me met terriblement mal à l’aise. Pour moi-même j’ai du mal à penser que ce serait une activité à n’interrompre que par la mort (ou par une incapacité qui s’y apparenterait).

Cette tension entre la pulsion de conservation qui tente de retenir les moments du passé en les écrivant et la conscience de la vacuité de cette ambition est source de malaise.

Il faudrait donc un jour être capable de mettre de soi-même le mot « Fin » au journal. Pas tout de suite mais un jour et peut-être un jour plus proche que je ne crois.

Le journal que j’aurais peu à peu accumulé alors ne serait plus marche inexorable vers la mort, mais tranches de vie données en témoignage. Il serait une sorte d’œuvre, finie, close sur elle même, expression de quelques années d’une vie, de certains aspects d’une vie plutôt, sur dix ans, quinze ans, vingt ans. Ce serait un témoignage modeste sur un homme ordinaire « fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui », un peu de la vie d’un cinquantenaire de la classe moyenne occidentale éduquée, au tournant entre deux siècles, témoignage minuscule mais participant pourtant de l’histoire des hommes, de l’histoire d’un temps. Ça ferait quelques volumes dans ma bibliothèque dans lesquels certains de mes descendants peut-être bien plus tard pourraient avoir curiosité et plaisir à se promener. Ça pourrait aller aussi sur les rayonnages de la Grenette si je me décidais à les déposer dans ce conservatoire des vies ordinaires que constitue peu à peu l’Association pour l’autobiographie. Ce serait des mots, certes emportés comme fétus dans le mouvement général de l’entropie, mais qui tout de même formerait dans cet océan une petite goutte de sens.

Je ne sais pas si je saurais finir ainsi…

Je me dis qu’il faudrait, à un moment, le décider.

Ce qui ne voudrait pas dire ne plus écrire, mais le faire alors en se débarrassant de cette pernicieuse tendance à vouloir rendre compte d’une façon quasi compulsive de la trame de mes jours.

Ce qui revient au propos que je tenais dans mon précédent billet. Ecrire mais me détacher du journal. Et ce qui éclaire ainsi d’une façon plus profonde la réflexion partie de mes envies de changement de mon écriture en ligne.

Et qui dit aussi que finalement, contrairement à ce que j’ai répondu, le lien que faisait Ondine en commentaire avec mon futur changement de statut n’est pas si infondé que ça, parce qu’associé à ce sentiment de franchir bientôt une étape.

Bon, à part ça je disais aussi en réponses aux commentaires du précédent billet que j’avais envie d’une écriture légère ! Pour ce coup-ci c’est plutôt raté !

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Commentaires
V
Je crois que tu as le mot juste, Micheline: contradictions. Sur toutes ces questions nous sommes forcément plein de contradictions, et c'est sain, c'est moteur, en tout cas c'est signe de vie.
M
j'ai bien tout relu<br /> non ton billet ne m'a fait spécialement mal , seulement une petite stimulation de mes neuronnes et c'est déjà ça, même été embarquée chez Alainx, à me ternir la vue ..tard dans le soir<br /> <br /> chez toi ce matin : je reviens sur cette approche précautionneuse:<br /> "la lecture des dernières pages de journaux de personnes très âgées même si leurs auteurs semblent être dans la sérénité (ou si, la jouant, ils tentent de l’atteindre"...<br /> <br /> et puis ce quand même, cette rassurance, car il le faut bien<br /> "il y a aussi de très beaux éloignements sereins, des lumières qui s'éteignent en douceur." ,( mais qu'en sais-tu??):<br /> <br /> Pour mon compte j'ai cessé d'écrire mon journal …<br /> <br /> oui dans un blog on peut continuer à jouer avec les autres et c'est bien connu il faut s'habiller pour sortir, à moins d'être pervers on y va pour le plaisir, en donner ou en recevoir un peu .Se rassurer. Dire bonjour à l'un pas tout à fait de la même manière qu'à l'autre , lui chiper une idée qui conforte la nôtre , lui tendre la nôtre pas tout à fait de la même manière qu'à son voisin de pallier .Bref on est dans l'échange diversifié un peu arrangé…une sorte de moi social, escorté ? , assisté ?<br /> <br /> Et le tréfonds de soi? de soi à soi? le journal?<br /> <br /> Quand on n'y va plus pour se faire de la peine en pensant qu'il y a tout de même une solution..on se tait.<br /> je crois que je voudrais revisiter celui que j'ai écrit, l'expurger de ce qui pourrait faire mal après moi puisque contrairement à ma motivation première il sera lu si je le laisse, y compris ce que je n'ai pas déposé à la Grenette. Je n'arrive pas à le faire, à le détruire non plus <br /> N'est-ce pas une manière de suicide que de brûler son journal? ou même de l’abandonner ?<br /> <br /> Nous sommes plein de contradictions, de motivations inconscientes jusque dans le grand âge, tant que le cerveau survit et malgré son déclin.
V
Ce que tu dis Pierre est finalement assez proche de ce que dit Alain: le journal en tant que création continuée de soi et c'est alors sûrement une force d'être capable de la porter très loin dans le grand âge.<br /> Ce serait donc plutôt des aspects parasites qu'il me conviendrait d'éliminer, les contraintes liées à la volonté de conservation à tout crin. Ce n'est sans doute pas ma motivation principale mais elle pèse sûrement plus qu'elle ne devrait, elle me pèse.<br /> Merci aux uns et aux autres de m'avoir aidé par vos remarques à mieux percevoir les divers aspects qui se mêlent dans mon désir (et dans ma lassitude) de tenir journal. <br /> <br /> Oups chère Telle tu vas impitoyablement au fond des choses. Peut-être que oui il y a des cas où ça se pose et il faut laisser alors je pense la liberté à qui le souhaite mais il y a aussi de très beaux éloignements sereins, des lumières qui s'éteignent en douceur.
T
Le suicide plutôt que l'agonie ?
P
Intéressant ce regard que tu portes sur cette motivation, apparemment principale chez toi, de "retenir le temps". <br /> Pour ma part, bien qu'écriveur assez prolifique (surtout autrefois), je ne me situe pas dans le même rapport au temps. Il me semble être dans le descriptif d'une réflexion AU PRÉSENT, tirant sa valeur de ce présent condamné à s'éloigner dans le passé aussitôt écrit. Écrire le présent m'aide même à le "passéifier", c'est à dire à "avancer" en posant des idées que je perçois comme en cours de périmation. Certes j'en garde trace puisque, jusqu'à maintenant, j'ai conservé tous mes écrits. Mais c'est vraiment avec une idée de "témoignage en temps réel", pas au titre de "retenir le temps". La différence paraît peut-être subtile mais change, il me semble, les perspectives. J'ignore si j'écrirai jusqu'à ma mort, mais si ce devait être le cas cette approche de l'inéluctable me semblerait être tout aussi "intéressante" (intérêt relatif...) que d'autres époque de ma vie, si ce n'est davantage : comment je *vis* face aux perspectives qui se réduisent ?<br /> <br /> Par contre, tu parles clairement d'une crainte de la mort. Ne crois-tu pas que ne pas en parler, ne pas regarder en face cette fin, ne la rend pas encore plus angoissante ?<br /> <br /> Simple question qui me vient, peut-être en total décalage avec ce que tu ressens.
Les échos de Valclair
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