Figures
Sauf
s’il fait vraiment épouvantablement mauvais et que je prends le métro, je vais
et reviens de mon bureau à pied. Entre vingt minutes et une demi heure pour
chaque trajet selon que je presse ou non le pas, que je vais au plus court où
emprunte un chemin légèrement détourné pour varier un peu. Un sas que
j’apprécie en tout cas, hors stress, entre différents morceaux de ma vie...
Depuis
des années, (trop d’années, quel immobilisme professionnel !) je suis
presque chaque jour ouvrable, à peu près les mêmes rues, à peu près aux mêmes
heures. Inévitablement il y a des figures qui deviennent presque des éléments
du paysage, que je croise fréquemment, je n’échange rien avec elles, nous nous
croisons, m’ont-elles remarqués ou pas même, je ne sais pas, chez moi en tout
cas elles entretiennent des rêveries récurrentes...
Il
y a les extraordinaires jumelles dont j’ai déjà eu l’occasion de parler. Je les
vois toujours mais plus rarement. L’une marche de plus en plus difficilement
appuyée sur sa béquille, l’autre est toujours aussi raide et droite,
ralentissant son pas pour rester accrochée à celui de sa moitié, mais le
faisant dirait-on de mauvaise grâce à voir ses regards mauvais et courroucés.
Sont-elles en train de se dissocier à travers cette maladie de l’une que
l’autre n’a pas ? Vivent-elles l’enfer d’un déchirement après l’enfer de
quatre vingt années de fusion ? Je n’en sais rien du tout. Je brode, je brode. Tiens, ça ferait un bon sujet de nouvelle…
Il
y a ce couple de trentenaires avec la femme qui marche toujours un petit poil
en avant, une grande et forte femme au pas conquérant, l’homme est tout en
rondeur, il a un air jovial et doux, paraît plus effacé, ils m’ont toujours
plus ou moins évoqués la Ségolène et le François, et cela bien avant que l’on
ne parle autant de ce couple d’aspirants présidentiables...
Il
y a la « folle » du quartier, cette femme outrageusement maquillée
qui passe ses journées assise sur le trottoir devant le boulangerie ou le café,
fumant cigarettes sur cigarettes, elle fait la manche ou tient des discours
incohérents aux passants, souvent assez agressifs, mais les gens du quartier la
connaissent et la tolèrent, elle est là presque tous les jours par grand froid
sous des amoncellements de fourrure qui lui donnent l’air de la folle de
Chaillot, en pleine chaleur avec des tenues sexy et plutôt vulgaires…
Il
y a le type de la maison aux pigeons. La maison aux pigeons est un de ces
pavillons comme il y en quelques uns dans le quartier, avec un petit bout de
jardin devant presque tout entier occupé par un arbre relativement important
aux longues branches, nues à cette saison. Les appuis de fenêtre, les grilles
du jardin, les branches de l’arbre sont le plus souvent occupées par des
dizaines et des dizaines de pigeons. Le propriétaire du pavillon les nourrit
sans doute et ne les chasse pas. C’est assez impressionnant et un peu effrayant
On se croirait dans les oiseaux d’Hitchcock. J’imagine l’odeur pour qui est
dans le petit jardin et l’état du sol sous les fientes. Le propriétaire est un
monsieur à la mise impeccable, toujours en costume, toujours une cigarette à la
main mais qu’il tient avec distinction, il marche avec raideur, son visage
n’est jamais souriant, jamais mobile, toujours figé. En général je le rencontre
lorsqu’il part ou revient de son travail, un petit attaché case à la main. Mais
je le croise aussi, et là je trouve ça plus extraordinaire, lorsqu’il promène
son chien, il lui fait faire le tour de la placette sur laquelle donne la
maison, il a l’air toujours aussi sinistre, il est silencieux et son chien
aussi qui ne semble pas se préoccuper le moins du monde de cette gent ailée
avec laquelle il partage son territoire…
Il
y a d’autres figures encore, moins typiques, moins déclencheuses de rêveries et
d’histoires possibles mais qui occupent chaque fois que je les croise un petit
bout de mon paysage mental. Je les rencontre. Puis je cesse de les rencontrer.
Elles disparaissent. Ou ont modifiés leurs habitudes. Bifurcation de la vie.
Elles auront un peu existé à mes yeux puis n’existeront plus du tout à moins
que je ne les ai retenues par quelques lignes ici ou ailleurs.
Au
moment de mettre en ligne j’hésite sur la catégorie à choisir.
« Promenades »? Mais c’est rien moins que des promenades ces parcours
obligés pour aller et revenir du bureau… Si promenades quand même... Car de
tout il faut apprendre à se faire des promenades....