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Les échos de Valclair
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11 janvier 2006

Figures

Sauf s’il fait vraiment épouvantablement mauvais et que je prends le métro, je vais et reviens de mon bureau à pied. Entre vingt minutes et une demi heure pour chaque trajet selon que je presse ou non le pas, que je vais au plus court où emprunte un chemin légèrement détourné pour varier un peu. Un sas que j’apprécie en tout cas, hors stress, entre différents morceaux de ma vie...

Depuis des années, (trop d’années, quel immobilisme professionnel !) je suis presque chaque jour ouvrable, à peu près les mêmes rues, à peu près aux mêmes heures. Inévitablement il y a des figures qui deviennent presque des éléments du paysage, que je croise fréquemment, je n’échange rien avec elles, nous nous croisons, m’ont-elles remarqués ou pas même, je ne sais pas, chez moi en tout cas elles entretiennent des rêveries récurrentes...

Il y a les extraordinaires jumelles dont j’ai déjà eu l’occasion de parler. Je les vois toujours mais plus rarement. L’une marche de plus en plus difficilement appuyée sur sa béquille, l’autre est toujours aussi raide et droite, ralentissant son pas pour rester accrochée à celui de sa moitié, mais le faisant dirait-on de mauvaise grâce à voir ses regards mauvais et courroucés. Sont-elles en train de se dissocier à travers cette maladie de l’une que l’autre n’a pas ? Vivent-elles l’enfer d’un déchirement après l’enfer de quatre vingt années de fusion ? Je n’en sais rien du tout. Je brode, je brode. Tiens, ça ferait un bon sujet de nouvelle…

Il y a ce couple de trentenaires avec la femme qui marche toujours un petit poil en avant, une grande et forte femme au pas conquérant, l’homme est tout en rondeur, il a un air jovial et doux, paraît plus effacé, ils m’ont toujours plus ou moins évoqués la Ségolène et le François, et cela bien avant que l’on ne parle autant de ce couple d’aspirants présidentiables...

Il y a la « folle » du quartier, cette femme outrageusement maquillée qui passe ses journées assise sur le trottoir devant le boulangerie ou le café, fumant cigarettes sur cigarettes, elle fait la manche ou tient des discours incohérents aux passants, souvent assez agressifs, mais les gens du quartier la connaissent et la tolèrent, elle est là presque tous les jours par grand froid sous des amoncellements de fourrure qui lui donnent l’air de la folle de Chaillot, en pleine chaleur avec des tenues sexy et plutôt vulgaires…

Il y a le type de la maison aux pigeons. La maison aux pigeons est un de ces pavillons comme il y en quelques uns dans le quartier, avec un petit bout de jardin devant presque tout entier occupé par un arbre relativement important aux longues branches, nues à cette saison. Les appuis de fenêtre, les grilles du jardin, les branches de l’arbre sont le plus souvent occupées par des dizaines et des dizaines de pigeons. Le propriétaire du pavillon les nourrit sans doute et ne les chasse pas. C’est assez impressionnant et un peu effrayant On se croirait dans les oiseaux d’Hitchcock. J’imagine l’odeur pour qui est dans le petit jardin et l’état du sol sous les fientes. Le propriétaire est un monsieur à la mise impeccable, toujours en costume, toujours une cigarette à la main mais qu’il tient avec distinction, il marche avec raideur, son visage n’est jamais souriant, jamais mobile, toujours figé. En général je le rencontre lorsqu’il part ou revient de son travail, un petit attaché case à la main. Mais je le croise aussi, et là je trouve ça plus extraordinaire, lorsqu’il promène son chien, il lui fait faire le tour de la placette sur laquelle donne la maison, il a l’air toujours aussi sinistre, il est silencieux et son chien aussi qui ne semble pas se préoccuper le moins du monde de cette gent ailée avec laquelle il partage son territoire…

Il y a d’autres figures encore, moins typiques, moins déclencheuses de rêveries et d’histoires possibles mais qui occupent chaque fois que je les croise un petit bout de mon paysage mental. Je les rencontre. Puis je cesse de les rencontrer. Elles disparaissent. Ou ont modifiés leurs habitudes. Bifurcation de la vie. Elles auront un peu existé à mes yeux puis n’existeront plus du tout à moins que je ne les ai retenues par quelques lignes ici ou ailleurs.

Au moment de mettre en ligne j’hésite sur la catégorie à choisir. « Promenades »? Mais c’est rien moins que des promenades ces parcours obligés pour aller et revenir du bureau… Si promenades quand même... Car de tout il faut apprendre à se faire des promenades....

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Commentaires
T
Je vois tout à fait de qui tu parles en évoquant "la folle du quartier"... ;-)<br /> Salutations Valclair.
M
Moi aussi j'ai beaucoup apprécié ton texte très sympa, je souscris donc aux commentaires précédents...
S
Tout comme si nous y étions. J'ai beaucoup aimé voir par tes mots.
C
Très bien typés, ces personnages, Val<br /> On les voit, on se met à rêver autour d'eux, à imaginer aussi<br /> Tous pourraient faire l'objet d'une nouvelle...
Les échos de Valclair
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