L'amour et l'attachement
Je
lis en ce moment de grands morceaux de l'ancien blog de Tristana,
pages vibrantes d’un
tout proche passé. J’avais croisé ses mots il y a un certain temps à
partir de
commentaires laissés par elle chez ceux (celles) que je lis mais je
n’avais que
brièvement survolé quelques pages, arrêté peut-être en partie par le
titre "chronique d'une séparation annoncée", comme si je m’étais
dit : quel est l’intérêt d’aller y voir puisque tout apparemment est
déjà
ficelé, quasi advenu…
J’avais
bien tort, les textes de Tristana sont magnifiques et poignants et ils me
parlent profondément. Certaines pages même me vrillent : malgré une
histoire totalement différente, malgré une façon de l’aborder qui n’a rien à
voir, par instants, je retrouve dans ce qu’elle dit de son compagnon en
déshérence des attitudes qui questionnent les miennes.
La
lecture de textes de ce genre me permet de mieux mesurer pourquoi j’apprécie
les blogs qui vont au cœur de l’intimité de celui ou celle qui écrit. Ici cette
intimité est donnée avec une détermination qui impressionne, une capacité à se
mettre à nu, à révéler les fragilités, les larmes, les douleurs, sans
tricherie, sans faux fuyants qui demande un sacré courage.
Tristana
l’a fait manifestement aussi pour des raisons thérapeutiques, parler aux autres
de sa douleur, recueillir leurs réactions, s’apercevoir des douleurs partagés,
se rendre compte que ses propres mots pouvaient aider certains de ses lecteurs
est à coup sûr une façon de s’aider soi-même, d’éviter la prostration et de mettre
une once de positivité dans ce qui est si douloureux. Ouvrir son cœur c’est
redresser la tête, c’est se mettre en chemin, c’est ce qui permet de commencer
à envisager « Les jours d’après ».
Certains
diront qu’il n’y a là que de l’exhibitionnisme. Et du voyeurisme chez ceux qui
viennent lire. Ils assimileront tout ça à ce qui a pu faire le succès des loft
story et autres reality show. Mais c’est si différent ! Rien ici n’est mis
en scène pour accrocher ou pour faire vendre. Il y a de l’authenticité et pas
de complaisance. C’est une façon de se livrer qui est un don fait aux autres
avec l’espoir de recevoir aussi et sans rien quémander pourtant.
La
confrontation de l’intime, des intimes, le notre et celui des autres, joue la
dialectique du même et du différent. « Mais bon sang c’est tout comme moi
ça » et puis « mais non c’est tout comme moi et pourtant ça n’a rien
à voir ». C’est cela qui est précieux, passionnant et enrichissant, qui à
la fois rassure et fait réfléchir, qui à la fois conforte et aide à se remettre
en cause, bref qui fait avancer. Et qui donne sens à la parole et l’éloigne de
ce qui ne serait qu’un couple infernal exhibitionnisme/voyeurisme.
Les
mots de Tristana justement m’ont donné envie de rebondir sur l’amour et
l’attachement. Ou plutôt ceux qu’elle citait, tirés d’un bouquin et invitant à
ne pas confondre amour et attachement. C’est sûr ce n’est pas pareil. Cela dit
l’attachement lorsque l’amour amoureux n’est plus là est-il toujours
négatif ? Autrement dit une relation de couple relativement harmonieuse,
vivable, apportant quelquechose à chacun des partenaires peut-elle perdurer en
se basant essentiellement sur cet attachement ou n’est-ce alors que faux
semblants, que repliement frileux, que peur d’affronter la vie et la nouveauté,
avec ses cahots ?
A
coup sûr il y a quantité de couples qui vivent uniquement sur un tel
attachement et parfois dans des conditions calamiteuses. J’en ai connu beaucoup
dans la génération de mes parents (et d’ailleurs mes parents eux-mêmes !)
mais il suffit de regarder autour de soi pour voir qu’il en reste beaucoup de
ces couples éteints mais qui persistent en s’enfonçant dans l’indifférence puis
dans la rancœur, ils ne se supportent plus qu’à peine et néanmoins ils se
traînent ensemble au long de la maturité et de la vieillesse comme si leur
relation était un destin, une mauvaise carte tirée. Dans certains cas les
partenaires s’ignorent, ils ne sont plus que des individus qui se croisent dans
le silence. Dans d’autres ils se chamaillent, s’agressent sans cesse, se
balancent de continuelles méchancetés, ce ne sont même plus des crises c’est
comme si ces hostilités continuelles étaient devenues une seconde nature, une
sorte de carburant de leur vie indispensable comme une drogue.
Mais
il en est d’autres où l’attachement prend une autre tournure. Il n’y a plus
rien de proprement amoureux dans les rapports, pas d’étincelle dans les
regards, pas d’envie brusque de se prendre dans les bras, plus ou trop rarement
de désir sexuel partagé, il y a quantité de petits agacements mais tout de même
il y a autre chose aussi, tout ce qu’a forgé un long compagnonnage, les
souvenirs partagés, les bons et les moins bons, une appréciation et une
reconnaissance de ce que chacun est malgré ses limites, une tendresse, la
conviction qu’existe toujours entre l’un et l’autre un fonds de solidarité et
d’entraide si devaient surgir des évènements difficiles. On est ensemble,
cahin-caha mais on y est et la relation est un lieu précieux de sécurité. Si
l’attachement permet cela, même s’il ne fait plus rêver et palpiter comme le
ferait l’amour amoureux, pourquoi faudrait-il le dévaloriser ?
Le
tout c’est qu’il soit pris comme tel par les deux partenaires, accepté et
assumé avec ses limites. Alors il pourrait être le soubassement d’un contrat renouvelé
dans un couple où se partage encore ce qui peut l’être à partir du moment où
l’on accepte de reconnaître ce qui ne le peut plus. Peut-être est-ce à cela que
fait référence la « déliaison amoureuse » dont parle Chaumier, je
n’ai pas lu ce bouquin mais je crois bien que c’est cela son sens général,
dégager le couple de ses illusions fusionnelles, accepter de limiter les
ambitions du couple, construire une relation fissionnelle qui a sa valeur.
La clé de tout cela néanmoins c’est la parole, la parole assumée, partagée. Non pas une parole totalitaire qui prétendrait tout débusquer. Il faut au contraire une parole qui respecte des espaces de silence et des jardins secrets. Mais une parole du moins qui reconnaisse pour l’un comme pour l’autre le droit à ces jardins secrets, les rendent licites. C’est alors que les mensonges par omission n’en sont plus, qu’ils deviennent la part normale des domaines réservés de chacun.
Je
m’illusionne peut-être à croire que cela est vraiment harmonieusement possible,
que les deux membres d’un couple peuvent avancer à peu près au même pas dans
une telle évolution, dans une telle refondation. Mais je veux croire que c’est
possible.