Mon année cinéma
Je ne fais pas de palmarès
comme je l’avais tenté en 2004 ou déjà évité en 2005 mais j’aime bien quand
même jeter un regard rétrospectif sur les films vus pendant l’année.
Je me refuse à les
classer : on aime des films pour des raisons tellement différentes !
Ce qui est plus intéressant c’est de voir les films qui laissent trace, qui
continuent à vivre en nous, cristallisent dans le souvenir alors que certains
s’effacent totalement. J’ai relu mes listes de 2004 et de 2005, il y a parmi les
films cités certains dont je suis incapable de dire même de quoi ils parlent et
dont je n’ai plus la moindre image. Ce qui a quelquechose d’effrayant quant à
la fragilité du souvenir. Il reste si peu de choses de tout ce que nous croyons
emmagasiner.
Hier j’ai regardé à la
télévision le DVD de « Juliette des Esprits » de Fellini. J’étais
convaincu de ne pas l’avoir vu. J’ai tenu jusqu’au bout accroché par quelques
images flamboyantes, quelques traits brillants ou drôles mais sinon j’ai trouvé
ce film est artificiel et lourd, tout ça passe mal aujourd'hui, cette apologie
du plaisir, cette allégorie de la libération, cette psychanalyse de bazar. Vers
la fin du film seulement je me suis dit : tout ça me rappelle quelquechose
et j’ai bien dû me convaincre qu’en effet je l’avais vu ! Le moins qu’on
puisse dire est qu’il n’avait guère laissé trace pour être effacé à ce point.
Ça m’est déjà arrivé dans d’autres cas de ne plus me souvenir à la lecture du
titre que j’avais déjà vu tel ou tel film mais en général dès les premières
images, dans le premier quart d’heure en tout cas, je les remets, là il m’a
fallu attendre la toute fin.
De la cinquantaine de films
que j’ai vu cette année il me semble que resteront plus que d’autres et dans
des registres tout à fait différents : « Le Caïman »,
« Volver », « Little Miss Sunshine », « Le voyage en
Arménie », « La raison du plus faible », « Lady
Chatterley ». J’ai beaucoup apprécié quantité d’autres films que j’ai
évoqués au moment où je les ai vus mais je suis frappé aussi que certains dont
la critique avait fait grand cas et que j’avais trouvé pas mal comme
« Lord of war », « Le vent se lève », ou « le Nouveau
Monde » se soient déjà pas mal éloignés, cela ne m’étonne pas tellement,
j’avais bien ressenti en les voyant qu’ils ne touchaient pas en moi des fibres
émotionnelles profondes malgré leur qualités incontestables.
Mais je veux profiter de
cette entrée pour évoquer trois films parmi ceux que j’ai vu à la fin de
l’année dernière et que j’ai bien apprécié :
Il y a d’abord « The
last show », un beau film choral comme Altmann était si habile à les
réaliser, entremêlant avec maestria des personnages nombreux et divers, des
anecdotes, des numéros de music hall et des chansons. Le film évoque la
dernière séance d’un show radiodiffusé dans un petit théâtre de province que
des requins de la finance viennent de racheter. Le show est totalement ringard
et en devient parfois fort drôle, les personnages qui le composent sont plutôt
minables mais au fond tendres et émouvants. Les acteurs sont excellents en
particulier Garisson Keillor, le meneur de jeu qui a une époustouflante
capacité à changer de registre. En réalité il ne fait que jouer son propre rôle
puisqu’il est animateur d’un show radiophonique bien réel auquel le film emprunte
une bonne partie de ses contenus. Bref c’est un plaisir, un festival pétillant,
un hommage à la vie malgré la nostalgie qui émane forcément du film qui évoque
une dernière fois, la fin d’un monde, un film où la mort est très présente à
plusieurs titres et qui est d’autant plus émouvant qu’il est un adieu puisque
Altmann est mort au moment même de la diffusion de son film. C’est un bel adieu
qu’il nous a offert.
J’ai apprécié aussi
« La faute à Fidel ». Il montre au début des années 70 les réactions
d’une gamine délurée face au brutal basculement de ses parents d’origine très
bourgeoise devenus sur fond d’unité populaire au Chili et de franquisme
agonisant de très actifs militants. Les adultes sont un brin caricaturaux et
les acteurs adultes pas très convaincants mais les enfants eux sont absolument
craquants, très drôles et percutants, le film se situe vraiment à leur hauteur
et c’est ce qui fait son intérêt. Il y a peut-être là beaucoup de souvenirs
d’enfance de la réalisatrice qui est le fille de Costa-Gavras.
Enfin j’ai beaucoup aimé
aussi « L’intouchable ». Jeanne une jeune femme actrice mal dans sa
peau apprend le jour d’un anniversaire particulièrement sinistre que son père
qu’elle ne connaît pas est un intouchable indien, rencontre de hasard de sa
mère au cours d’un voyage. Jeanne alors n’a de cesse de retrouver ce père,
quoiqu’il puisse lui en coûter pour s’en donner les moyens. La caméra la suit
dans sa quête, il y a peu de mots, ils seraient superflus, on la suit monnayant
son corps dans un film malgré son dégoût pour financer son voyage, dialoguant
dans l’avion avec un intouchable philosophe, noyée dans la foule de Calcutta,
s’approchant des bûchers de Bénarès, entrant dans une famille indienne. Elle
finit par apercevoir de loin l’homme en question, il lui suffit de l’avoir vu,
elle n’a pas besoin de l’arrêter et de discuter avec lui, quelquechose s’est
dénouée en elle, on sent que la vie peut redémarrer pour elle, allégée d’un
grand poids d’ombre. Le film est parfois pénible à suivre, très glauque au
début, il devient fatiguant lorsque la caméra zigzagante suit au plus près et
longuement la jeune femme dans la foule indienne mais ces moyens précisément
expriment tout à fait la subjectivité du personnage et lui confèrent sa force.
Je n’aime pas trop en général l’actrice Isild le Besco, je ne sais trop
pourquoi, il y a quelquechose dans son visage, dans sa mimique qui me gêne, il
y a plus sûrement une certaine distance, une certaine froideur dont il me
semble qu’elle ne se départit jamais et qui fait qu’on a du mal à adhérer à ses
personnages. Mais ici je trouve qu’elle colle très bien au rôle, à cette
voyageuse à la fois absente, lointaine, et en même temps terriblement présente
à elle-même, à sa quête essentielle. C’est un film qui n’est pas facile mais
qui laisse au final une forte impression.
Allez au cinéma. Allez voir des films comme ceux-ci qui ne tiennent pas longtemps le devant de l’affiche. Un article du Monde pointait récemment que la bonne santé apparente du cinéma français reposait sur le grand succès de quelques films très médiatisés mais que les créations originales plus discrètes avaient au contraire vu leur public réduit cette année ce qui n’est pas sans conséquence sur les financements donc sur la richesse de la création à venir. Je remarque par exemple avec tristesse que le très beau et très émouvant « Lady Chatterley » qui par son thème comme par sa réalisation n’a rien d’un film à vocation confidentielle a déjà quasiment disparu des écrans.
