"Lettre à D."
Réveil très matinal encore
cette nuit. J’ai pris le livre d’André Gorz acheté la veille et l’ai lu d’une
traite avant le lever du jour. Il se lit vite, c’est un petit livre, un tout
petit livre, tout juste 75 pages. Mais c’est un beau livre, très émouvant. Gorz
arrivant dans le grand âge, écrit à sa femme, à l’amour de sa vie et se faisant
donne des clés de ce très bel amour au long cours.
Cette lettre est d’abord un
bel hommage à sa femme, peut-être ce texte existe-t-il avant tout pour cela,
comme remords, comme réparation d’un autre texte écrit bien plus tôt et dans
lequel il avait le sentiment d’avoir été injuste à son égard.
Car c’est cet engagement
avec elle qui a été pour lui « le ressort d’une conversion
existentielle ». Cette femme forte et vivante l’a aidé, l’a porté même
sans doute, c’est grâce à elle, grâce à l’acceptation totale qu’elle avait de
lui, y compris dans ses humeurs sombres, dans ses enfermements dans l’écriture
et dans la théorie, grâce aussi aux encouragements et à la collaboration active
qu’elle lui a apporté qu’il a pu devenir ce qu’il a été et qu’il a pu
participer si activement à la vie intellectuelle de son temps. Lorsqu’elle a
commencé à être physiquement diminuée à la suite d’une intervention médicale
dont les conséquences n’avaient pas été mesurées puis d’un cancer surmonté,
Gorz entreprend une réévaluation de sa propre vie, il prend sa retraite, ils
s’installent à la campagne dans un lieu où ils se sentent plus proches de la
nature et de l’essentiel et plus centrés sur leur vie commune. C’est de ce lieu
où ils vivent depuis plus de vingt ans qu’il peut écrire :
« Tu viens juste
d’avoir quatre-vingt deux ans. Tu es toujours belle, gracieuse et désirable.
Cela fait cinq-huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que
jamais ».
Chapeau ai-je envie de dire,
même si, je le sais, chaque histoire est différente.
J’ai repris le bouquin cet
après-midi au moment d’écrire cette note, j’ai eu envie plutôt que de le
commenter longuement de retranscrire quelques citations qui font écho en
moi :
« Nous avions beau être
profondément dissemblables, nous partagions quelquechose de fondamental, une
sorte de blessure originaire : l’expérience de l’insécurité… Pour toi
comme pour moi elle signifiait que nous n’avions pas dans le monde de place
assurée, nous n’aurons que celle que nous nous ferions… Nous avions besoin de
créer l’un par l’autre, la place dans le monde qui nous a été originellement
déniée. Mais pour cela il fallait que notre amour aussi soit un pacte pour la
vie » (p 17 et 19)
« J’avais l’impression
de n’avoir pas vécu ma vie, de l’avoir toujours observée à distance, de n’avoir
développé qu’un seul côté de moi-même et d’être pauvre en tant que personne. Tu
étais et avais toujours été plus riche que moi, tu t’es épanouie dans toute tes
dimensions de plein pied dans ta vie tandis que j’avais toujours été pressé de
passer à la tâche suivante comme si notre vie n’allait réellement commencer que
plus tard » (p 72) (Dans le même ordre d’idée p 46 : « tu te développais
sans ces prothèses psychiques que sont les doctrines, théories et systèmes de
pensée »)
Et ceci sur ce que signifie
un engagement de couple :
Aux objections que Gorz
pouvait avoir quant au sens d’un engagement de long terme, la réponse de D.
était la suivante : « si tu t’unis à quelqu'un pour la vie, vous
mettez votre vie en commun et omettez de faire ce qui divise ou contrarie votre
union. La construction de votre couple est votre projet commun. Vous n’aurez
jamais fini de le confirmer, de l’adapter, de le réorienter en fonction de
situations changeantes » (p 22)
Cette citation tout à coup
me mène loin !
Car voilà qui évidemment
fait tilt dans ma problématique actuelle ! Je réalise depuis un certain
temps que jamais n’a été posé explicitement dans mon couple cette idée qu’il
s’agissait d’un projet commun à construire de façon continue et consciente. Il
y a eu d’abord l’amour amoureux d’où est venu progressivement l’évidence simple
de se mettre à habiter ensemble, puis cette envie partagée, ressentie elle
aussi comme une évidence au bout d’un moment, d’avoir un enfant puis deux, la
volonté qui en est résulté de nous offrir et de leur offrir un cadre de vie
paisible et harmonieux, de les élever correctement... Mon couple a fonctionné ainsi, plutôt bien d’ailleurs, mais comme
sur sa lancée, d’évidences en évidences, sans jamais se questionner sur ce
qu’il était lui-même en tant que couple.
Face aux effets de l’usure
inévitable du temps j’évoquais dans diverses précédentes entrées ce besoin que
je ressentais désormais de parler avec mon épouse pour « refonder le
contrat ». Or je réalise que nous ne l’avons jamais fondé ce contrat
autrement qu’implicitement, que nous ne l’avons jamais explicité et que à
fortiori évidemment nous n’avons jamais songé à le travailler dans la durée.
Et est-ce un hasard, si
cette discussion là aussi était très présente et presque dans les mêmes termes
et avant que je lise ce livre, vendredi dans l’échange que nous avons eu avec
l’amie chère dans le parc du Musée Rodin …
Que de convergences soudain !
Qu'en ferais-je?