Un someone carnet
Jeudi de l’ascension, jour
férié de printemps, jour idéal pour une escapade à la campagne, on s’imagine
sous les arbres des bois proches, allongé dans l’herbe après le pique-nique,
chapeau sur les yeux, sous les chants d’oiseaux…
Mais jour gris, pluvieux,
venteux…
Mais jour précieux, jour
heureux...
C’est que l’objectif de mon
excursion vers une banlieue lointaine au bout d’une ligne de RER, n’était pas
la promenade bucolique mais bien la rencontre avec quelques unes des personnes
qui sont parmi celles qui comptent dans mon blogomonde. Il s’agit pour
plusieurs d’entre elles de blogueuses discrètes qui ne cherchent pas à
développer leur lectorat, se tiennent à l’écart des rassemblements, qui ne
commentent guère en dehors de leur petite blogobulle, ne souhaitent pas
apparaître dans les listes de liens.
C’est l’amie chère qui avait
conviée chez elle quelques ami(e)s venu(e)s de la région parisienne, de
plusieurs coins de France et même de l’étranger. Il y a eu d’abord ce plaisir d’arriver
chez elle. Rencontrer une personne pour la première fois à une terrasse de café
c’est déjà passer du virtuel au réel. Mais la rencontrer chez elle, la voir
dans son cadre quotidien et ses meubles, parmi ses livres et les objets
accrochés sur ses murs, croiser ses enfants, cela rajoute encore un élément de
réalité, c’est une autre part qui se révèle qui complète, approfondit l’image.
Beaucoup ici se
rencontraient pour la première fois, certaines personnes se connaissaient déjà
ou du moins s’étaient un peu croisées, entre d’autres préexistaient des amitiés
plus intimes, comme c’est en général le cas dans ce genre de rencontre. Mais
les contacts entre tous se sont établis rapidement, agréablement, gaiement et
nous ont conduit aussi très vite à des échanges profonds. Sans doute était-ce
d’autant plus naturel que se trouvait ici une part de la blogosphère très
engagée dans le décodage de l’intime, dans lesquels la part de l’émotionnel est
très forte, certains de ces blogs tiennent ou ont tenu une place quasi ou
totalement thérapeutique dans l’économie de vie des personnes. C’est toujours
fascinant de voir à quel point on embraye rapidement sur des sujets que l’on
aborde si difficilement avec nos relations et même avec la plupart des amis de
la vie courante, fussent-ils de vingt ans. Plusieurs des sujet évoqués m’ont
donné l’idée ou l’envie d’un billet dont déjà j’imaginais les titres :
« Il faut qu’un blog soit ouvert ou fermé », « Le Meetic des
intellectuels », « Thérapie en ligne ? »…
Rassurez-vous ! Rien ne dit que je les écrirai. Ce n’est pas un programme
de travail, mais c’est mon deuxième moi, ce personnage réflexif qui m’observe
pendant que je vis en se disant : « Qu’en dirais-je ? »,
c’est ce que j’appelle mon symptôme de Trigorine, ce personnage d’écrivain
gentiment ridicule, avec son éternel petit carnet (dans « La
Mouette » je crois).
La taille du groupe est
adaptée aussi, pas trop nombreuse, permettant que tous nous tenions autour
d’une table pas trop grande, où la discussion peut rester pleinement
collective, où chacun peut entendre chacun.
Le temps passe. On va on
vient entre le dehors et le dedans au gré des envies des fumeuses. On passe de
la table à des moments devant la cheminée à regarder les flammes danser, à se
chauffer un moment à la chaleur du feu. On s’avance dans la profondeur de la
nuit. Les discussions pourtant ne s’alanguissent pas.
Chaque mode de rencontre
entre blogueurs a sa fonction. Il y a les grandes assemblées, type
Paris-carnet. J’y suis passé à quelques occasions. C’est ce que j’aime le moins
tout de même. Je ne m’y sens pas à l’aise d’emblée, trop de monde, trop
d’inconnus. Cela permet sans doute d’élargir son horizon, d’avoir de premiers
échanges avec certains mais il me semble qu’on y reste avant tout un personnage
qui se montre, comme dans les rencontres conventionnelles. Il y a ces
« someone carnet » que j’apprécie infiniment plus parce qu’ils
rassemblent des personnes choisies par l’invitant(e) et entre lesquels les
zones de convergence et d’affinités sont forcément plus nombreuses. Et puis il
y a les rencontres duelles. J’aime les rencontres duelles. Ce sont celles où
l’on va le plus loin, où l’on a la possibilité d’aller au bout (enfin au bout,
non, il reste ce que chacun réserve de lui, volontairement ou pas, il reste
l’incompressible mystère de la personne. Heureusement !). Mais elles
peuvent combler en tout cas ce qui peut rester frustrant même au sortir de
rencontres comme celle de ce jeudi : parce que tout simplement et tout
normalement c’est la logique de l’échange de groupe qui l’emporte ici, parce
que certains restent plus discrets que d’autres, s’expriment moins et qu’on
aimerait les mieux connaître, parce que moi-même je n’ai pas l’art de l’apparté
dans les groupes, je l’ai toujours constaté, j’y ai comme une réserve
irrationnelle dont je ne sais trop la raison (sembler m’éloigner du groupe,
peur d’afficher une connivence particulière)...
L’après-midi et la soirée
ont été longues. Et pourtant je n’ai jamais baillé. Au contraire cela a passé
vite. Combien de fois dans des repas chez des amis conventionnels je regarde ma
montre, je dis à Constance qui souvent est plus résistante que moi (ou plus à
l’aise dans les sociabilités superficielles) : « bon, allez, il
serait temps qu’on y aille ». L’heure du dernier RER ici est venu très
vite, je l’ai laissé passé et j’ai pu profiter heureusement d’une voiture plus
tardive. Et lorsqu’on s’est quitté, il me semblait encore que c’était trop tôt.
Il y avait un petit pincement à s’arracher à la bulle chaleureuse de cette
sorte de famille de cœur.
Comme c’est étrange de
pouvoir parler ainsi !
Des personnes que pour
certaines je voyais pour la première fois !
Décidément la blog attitude,
malgré toutes ses limites, ses illusions, ses chausse-trappe, révolutionne les
relations humaines. En bien !
Merci, mille mercis, à notre
hôtesse d’avoir rendu cette rencontre possible.