Voyage turc
Ce sera donc un compte-rendu
rapide, sec, reprenant les quelques notes griffonnées au jour le jour, la
fonction mémorielle va l’emporter ici sur la réflexion, l’évocation sensible,
le plaisir des mots. Et je mettrai quelques photos pour ponctuer les journées…
Samedi 14 : Voyage sans histoire et sans retard. Quelques jolis coup d’œil depuis l’avion, notamment le survol d’Istamboul et du Bosphore, vu sur les îles de la côte asiatique, l’île des Princes où je garde un fort souvenir d’avoir été adolescent. Accueil par notre guide et installation dans un hôtel dans le vieil Antalya, simple mais très agréable avec son jardin et sa petite piscine. Promenade dans la vieille ville puis dîner sur une terrasse dominant la ville et le port.
Dimanche 15 : Le minibus nous mène à Aspendos, visite du cirque romain très bien conservé, promenade au-dessus parmi les autres ruines du site, repas dans un restaurant bord de l’eau sur la rivière Kopru Cay dans lequel le bain est bienvenu, nous longeons ensuite la rivière jusqu’au pont romain au débouché des gorges le long desquelles nous faisons une balade avant de reprendre le véhicule pour grimper dans la montagne jusqu’à l’entrée du village de Zerk. Une heure de marche encore dans le soir qui tombe pour rejoindre en traversant le site antique de Selge notre lieu de campement un peu plus haut. Les ruines de ce type, non exploitées touristiquement, mêlées au village contemporain lui-même, m’émeuvent plus que bien des sites spectaculaires. Les marbres de morceaux de colonne ou de fragments de frise sculptée se mêlent aux blocs calcaires du chemin. Des enfants du village jouent dans les ruines du théâtre adossé à la colline. Beaucoup de vent qui amène une fraîcheur bienvenue. Pendant la nuit je sors un long moment de la tente pour contempler un ciel splendide, par une nuit sans lune, des millions d’étoiles et la Voie Lactée que la pollution lumineuse nous empêche le plus souvent de voir dans sa splendeur dans nos contrées où la pollution lumineuse des grandes villes proches est trop présente.
Lundi 16 : Longue étape de sept heures de marche aujourd'hui. Nous redescendons puis remontons à travers une forêt d’arbres, mais aussi par moments de pierre, gros blocs calcaires entre lesquels nous cheminons. Nous passons un col puis redescendons vers le village de Caltepe dans un paysage qui devient moins boisé. Nous campons dans une cour d’école. Rafraîchissant plongeon dans un trou d’eau à proximité au débouché d’une gorge.
Mardi 17 : On remonte vers le nord en marchant pratiquement à niveau et en suivant la large vallée de la rivière Kopru Cay. Traversée et baignade. On atteint le village de Degirmen, à l’entrée on trouve un mince canal, du type des levadas de Madère, creusé dans la pierre et qui amène l’eau depuis une source un peu plus haut, on le suit jusqu’au lieu de notre campement, une plateforme en bois au-dessus du torrent, nous y arrivons en début d’après-midi ce qui nous laisse le temps pour une promenade jusqu’à la source et pour une tentative de baignade dans l’eau glacée sortant de la montagne.
Mercredi 18 : Nous attaquons une rude montée au-dessus de la source, nous grimpons dans la forêt d’abord par des chemins raides puis atteignons des zones calcaires plus dénudées. Nous traversons un village, dans la cour d’une maison, à l’ombre d’une treille de vigne des femmes sont occupées à faire de fines galettes, elles nous en offrent, chaudes et mœlleuses. Nous pique-niquons un peu plus haut dans un hameau abandonné près d’abris de bergers sous de grands mûriers dont les fruits, chauffés de soleil et délicieusement sucrés s’écrasent dans la main quand on les cueille, rougissant nos doigts. Nous atteignons un col avant de redescendre vers le gros village de Kesme que nous dépassons pour aller établir notre camp dans une belle pinède quelques kilomètres plus loin, face à la ligne de crête dénudée des sommets dominant la région.
Jeudi 19 : Dans un paysage de collines calcaires nous nous rapprochons du massif. Halte auprès de bergers qui nous font goûter le lait sous la bête, jet tiède, légèrement acidulé, envoyé directement du pis jusqu’à notre bouche. Nous atteignons un dernier village et nous nous avançons jusqu’au pied de la muraille calcaire, auprès d’une source dont l’eau alimente une proche pisciculture. Repas de truites grillées dans la braise. Le minibus vient nous rechercher au village et nous ramène au lieu de campement de la veille.
La nuit dans la tente à la
lueur de la frontale j’ai terminé « L’amant de Lady Chatterley ».
L’ambiance du livre me paraît infiniment plus sombre, désespérée que celle du
film, Lawrence perçoit la civilisation comme engagée dans une impasse
définitive, tuée par le modernisme et l’industrialisation. L’affirmation
puissante de vie qu’expriment les deux personnages au travers de leur amour
solaire et leur sexualité primordiale, pour lumineuse qu’elle soit, n’apparaît
que comme un fragile contrepoint à un épuisement de l’humanité qui semble
inévitable.
Vendredi 20 : La
randonnée en montagne est terminée. Vague regret qu’il n’y ait pas un jour de
plus. J’aurais aimé monter jusqu’à la crête et ascensionner un des sommets
d’où, j’imagine, la vue doit être superbe. En partant la nuit pour éviter les
chaleurs en cette zone où il n’y a plus d’arbre, ç’aurait été un grand moment
qu’un lever de soleil sur ces pentes. Nous nous arrêtons au débouché du canyon
de Kopru Cay et prenons deux heures pour descendre un segment de la rivière en
rafting, activité très ludique et délicieusement humide et que je n’avais
jamais pratiquée. Halte à Antalya le temps pour certains d’aller au bain turc
puis en fin d’après-midi nouveau transfert en minibus jusqu’à proximité de
Phasellis, nous remettons les chaussures pour deux heures de marche dans la
nuit tombante, il fait beaucoup plus chaud ici qu’en montagne, le soleil a beau
être couché, nous dégoulinons de sueur, nous traversons le site archéologique
déserté de tout visiteur et atteignons notre auberge à Tékirova à la nuit très
noire.
Samedi 21 : Longue randonnée en bord de mer, successions de montées et de descentes entre les pins de crêtes en criques. Nous sommes partis à cinq heures du matin, heureusement, il fait vite très, très chaud ce qui rend les montées pénibles. La mer est belle, les plages malheureusement, même des criques qui paraissent reculées comme celle où nous nous posons pour le pique-nique et le bain, sont constellées de sacs plastiques et de divers autres rejets. Nous arrivons à notre auberge à Cirali en début d’après-midi et pouvons profiter d’une sieste bienvenue aux heures les plus chaudes. A la nuit tombante nous allons jusqu’au site de Chimerae, c’est ici le lieu mythique ou Bellérophon monté sur Pégase a combattu la Chimère, le monstre vaincu a réintégré les entrailles de la terre mais son souffle perpétuel, sous forme d’émanations de méthane surgissant d’une faille et qui s’enflamment au contact de l’air, continue à alimenter les flammèches sortant de terre, c’est ici que se cueillait la flamme olympique, nous restons un long moment à regarder danser les flammes.
Dimanche 22 : Nous partons au lever du jour encore, nous nous enfonçons dans le vallon d’Olympos, nous traversons les ruines de la ville antique puis nous nous élevons sur le flanc nord du Mont Moïse, c’est une longue montée régulière à travers une belle forêt de santals aux troncs rouges et lisses puis au-delà dans une belle pinède. Nous débouchons à un petit col à 700m d’altitude d’où nous dominons la vallée agricole d’Adrasan, couverte des petits rectangles blancs de ses serres. Au pied du col nous retrouvons le minibus qui nous conduit à Finike où nous attend le bateau à bord duquel nous continuerons notre voyage de façon plus reposante, navigation, farniente, baignades et courtes ballades à terre. Nous naviguons jusqu’à une jolie crique dans l’île de Kekova, les bords de mer ici ne sont pas souillés, la baignade avant le dîner de dorades grillées est délicieuse. Pour la nuit nous nous installons tous dans nos sacs de couchage sur le pont avant plutôt que dans les cabines minuscules et étouffantes qui ne serviront guère qu’à entreposer nos affaires.
Aujourd'hui la Turquie vote.
Le parti de centre droit islamiste modéré du premier ministre l’emporte très
largement, à priori mes sympathies allaient plutôt au parti de centre gauche,
garant des valeurs kémalistes de laïcité mais par les discussions que j’ai eu
avec notre guide je comprends que la situation est moins simple qu’il n’y
paraît ce parti kémaliste étant allié aussi avec des nationalistes fort
réactionnaires.
Lundi 23 : Nous naviguons jusqu’à Demre, où nous allons à terre pour visiter le site lycien de Myra très impressionnant avec ses tombeaux sculptés dans la colline et qui m’évoque un peu Pétra, toute proportion gardée. Visite aussi de l’église Saint Nicolas où seraient des reliques du saint, enfin tentative de visite entre des groupes compacts de russes débarquant continûment d’autocars, cette excursion est manifestement un must pour les touristes russes en vacances dans les grands complexes de la côte, curieuse ambiance, amusant de se trouver plongé un moment (pas trop longtemps) dans ce microcosme russe, entre marchands d’icônes et familles se photographiant devant une statue très kitch d’un personnage en houppelande rouge qui fait plus père Noël que Saint Nicolas, entre bimbos fort dévêtues et femmes têtes couvertes d’un fichu tentant d’embrasser le tombeau du saint. Nous regagnons avec bonheur notre bateau et sommes heureux d’aller rejoindre des criques préservées. En fin d’après midi nous mouillons devant le superbe village de Kalekoï, nous grimpons jusqu’à la forteresse de Simena puis nous promenons parmi les tombeaux lyciens dispersés sur la crête et le flanc de la colline au milieu d’oliviers aux troncs extraordinaires dont certains peut-être sont contemporains des tombeaux qu’ils ombragent.
Mardi 24 : Ce matin sur le pont réveil juste au moment où le soleil surgissait au-dessus de la crête de l’île, enchantement à ouvrir les yeux juste à ce moment précis. Nous allons à terre nous promener dans les ruines de la petite cité lycienne d’Aperlai. Traversée de l’isthme entre les deux criques, une petite auberge est posé là, vraiment éloignée de tout. Nouvelle navigation jusqu’à l’île de Kekova, mouillage et baignade à proximité du port que les Lyciens y avait établi. L’après-midi navigation jusqu’à une grotte dans laquelle la mer pénètre profondément et où nous allons nager.
Mercredi 25 :
Navigation plus longue pour nous rapprocher un peu d’Antalya. Nous nous
arrêtons à proximité de Phaselis dans l’après-midi, courte ballade et visite du
site que nous avions déjà traversé mais à la nuit tombante sans en voir grand
chose. Nous dégustons les derniers moments de farniente sur le pont : jeu
très oriental du jacquet (je crois qu’on l’appelle aussi le backgammmon), jeu
de cartes, lectures… Le soir, attirée sans doute par les abats de poisson que
le cuisinier rejette à la mer une énorme tortue de mer, passe et repasse sous
le bateau, nous plongeons pour mieux la voir et pour tenter, mais en vain de la
faire monter à la surface.
J’achève la lecture de « La poussière du monde » de Lacarrière, c’est une évocation de la vie et du parcours d’un poète et mystique turc, Yunus Emré qui a cheminé, écrit et prié sur les chemins de l’Anatolie du 13° siècle, croisant entre autre les derviches dansants de Konya et le maître à la colombe Haci Bektas, bulle de sérénité dans un monde que secoue la terreur mongole. Belle lecture qu’il est plaisant de faire ici, pas trop loin des lieux évoqués.
Jeudi 26 : Nous
naviguons tôt le matin et rejoignons Kemer d’où le minibus nous amène à
Antalya. Visite du musée archéologique de la ville, promenade encore dans les
ruelles du vieux centre ville puis nous rejoignons l’aéroport et nous envolons
pour Istambul puis Paris. L’avions du retour est très peu rempli ce qui est
très agréable, je vais d’une place et d’un côté de l’avion à l’autre pour
profiter de quelques très beaux coups d’œil. La côte dalmate très
reconnaissable avec ses îles, l’avancée de l’Istrie, j’ai l’impression que nous
passons à peu près au droit de Novigrad une petite ville de la côte croate où
j’ai eu l’occasion de séjourner quelque temps il y a quelques années, la lagune
de Venise, les lacs italiens, certains sommets enneigés des Alpes suisses
encapuchonnés de nuages, le lac Léman avec le débouché du Rhône, le Jura mais
qui s’efface dans la nuit tombante… J’adore cette vision cartographique que
l’on prend du monde depuis les avions.
Nous voici rentrés !
Et prêts à repartir.
Finalement nous partons dès demain de façon un peu précipitée vers notre maison
de la région toulousaine où nous tiendrons compagnie à mon père puis nous irons
quelques jours en Bretagne. Nouvelle déconnexion donc après ce bref retour.
Enfin déconnexion moins radicale que pendant notre voyage, j’irai sans doute
ici ou là dans un cybercafé pour voir mes mails, prendre quelques nouvelles du
blogomonde et peut-être publier un ou deux textes.
















