La grève
Je n’étais pas favorable à
la grève d’hier (et d’aujourd'hui aussi d’ailleurs car elle a largement
continué et, allant en réunion à l’autre bout de Paris, j’ai pas mal galéré
dans le métro).
Bien sûr pour des raisons
politiques ça m’aurait titillé de m’y associer et d’aller à la manif sous le
beau soleil d’hier, plutôt que de faire le pied de grue dans mon service où
c’était calme, calme. Un mouvement si puissant, la joie, dans l’illusion de
l’instant, de se sentir fort et groupé contre Sarkozy, la joie de pousser un
grand coup de gueule, oui bien sûr tout ça ne m’aurait pas déplu. D’ailleurs de
façon plus intime il y a toujours en moi dans mes envies de manifester le
fantasme de renouer avec un certain passé. Mais ça, je le sais, c’est parfaitement
illusoire. J’ai l’impression d’avoir souvent ces dernières années fait grève ou
manifesté, sans être en accord profond avec ce pourquoi j’étais censé me
mobiliser (à l’exception notable de la manif anti Le Pen de 2002). Bien sûr je
me cherchais toutes les bonnes raisons de protester mais, au fond, sans en être
tout à fait conscient, c’était surtout par nostalgie. Pas étonnant alors que
j’en sois revenu souvent avec un goût de cendre dans la bouche. Je me suis
totalement reconnu dans quelques pages du « Cercle fermé » de
Jonathan Coe où est évoqué un sentiment similaire.
En tout cas, cette grève ci,
je sais que je n’ai pas envie de la soutenir. L’argument principal en est bien
la défense des régimes spéciaux même si comme chaque fois, pour ratisser large,
d’autres revendications sont mises en avant. Or je suis pour une réforme des
régimes spéciaux, comme de façon générale je suis pour l’assouplissement de
tout ce qu’il y a de très figé dans une organisation sociale basée sur des
statuts, des corps, des grades. C’est protecteur certes. Mais derrière la
protection il y a une part d’infantilisation. Et j’en parle pour moi aussi,
parfois je me dis que le cocon de la fonction publique a sûrement contribué à
mon immobilisme, ce n’est pas un hasard que je l’ai choisi.
Le vrai problème concernant
les retraites est bien celui de la pénibilité qui est évidente dans certains
postes mais pas pour tous les salariés de ces entreprises. La pénibilité elle
est présente et parfois de façon bien pire dans d’autres métiers et dans des
statuts moins protégés. Ce qu’il faudrait c’est accroître les possibilités
d’évolution vers d’autres postes en fin de carrière, rendre plus facile la
mobilité, qu’elle soit la règle et non l’exception. Plutôt que de partir en
retraite avant les autres il faudrait que les roulants puissent et soient
incités à faire autre chose. Et pas qu’eux d’ailleurs. Une institutrice de
maternelle qui arrive dans sa cinquantaine peut se sentir épuisée par ce qu’il
y a de très physique dans le fait de tenir, d’intéresser, d’entraîner une
troupe de 30 gamins de 4/5 ans. Bien sûr on dira qu’il est possible d’évoluer,
certains le font. Mais il n’empêche que les statuts précisément ne facilitent
pas la mobilité, ils confortent plutôt la continuité des carrières dans les
mêmes entreprises ou administrations.
Autour de cette question des
régimes spéciaux s’est greffé tout un patchwork de revendications diverses de
« défense du service public ». Toute proposition de réforme, de
réorganisation ou de rationalisation quelle qu’elle soit est présentée comme
mauvaise, comme l’expression d’une volonté de « casse » du service
public. C’est vrai qu’il y a de la casse mais il y a aussi bien des choses qui
ont un sérieux besoin de réforme, y compris contre les intérêts catégoriels de
certains. Je me suis senti agacé pour le moins par le ton du tract qui dans mon
service appelait à s’associer au mouvement. Quelle langue de bois ! Quel
pur langage de dénonciation ! Un véritable inventaire à la Prévert de ce
qu’il faut dénoncer, c’est à dire tout. Franchement la fusion des services de
Bercy et du Trésor est-ce bien , est-ce mal, je n’en sais fichtrement rien mais
j’en ai marre de voir poser à priori sans le moindre argument que ça ne peut
être que mauvais.
Et puis il y a quand même le
problème de ce genre de grève qui pèsent sur des usagers qui n’en peuvent mais.
Ça fait réac de le dire mais c’est vrai pourtant. Ça aurait peut-être un sens
d’essayer de penser les relations sociales autrement.
Il y a d’autres aspects dans
la politique de Sarko qui me choquent infiniment plus que cette réforme des
régimes spéciaux. Il y a cet autoritarisme, ce comportement d’empereur au petit
pied, cette nervosité et cette frénésie qui font peur, dont on peut se demander
où elle peuvent conduire en cas de déstabilisation majeure. Il y a cette
complaisance sans mélange pour l’argent et les riches, cette affirmation des
valeurs du fric et de la concurrence plutôt que de celles de la coopération et
de la solidarité, exprimées dans les amitiés et traduites dans des mesures bien
concrètes, du paquet fiscal à la dépénalisation de la vie des affaires. De ce
point de vue je comprends d’ailleurs très bien la réactivité de ceux qui se
voient arrachés le peu d’avantages qu’ils avaient. Pour faire accepter des réformes
il faudrait aussi faire preuve d’équité, ne pas donner aux plus riches tandis
qu’on retire aux plus modestes.
Et puis il y a ces lois
répressives et de contrôle social accru, il y a surtout cette grave affaire
d’utilisation des tests ADN pour établir une filiation, ce texte maintenu
envers et contre tout pour flatter la part la plus droitière de l’électorat et
des troupes sarkozistes. On dira que le projet de loi a été amendé, que
l’utilisation des tests est tellement encadrée qu’en fait ils seront rarement
mis en œuvre. Certes. Mais enfin le texte n’a pas été retiré. Le principe est
maintenu. Et c’est grave.
Mais ce n’est pas là-dessus
qu’on manifeste en masse !