Mes parents, mai 68 et moi
Pour prolonger ma réflexion
sur le livre de Virginie Linhart je me suis interrogé sur mon propre
positionnement générationnel vis à vis de Mai 68. Evidemment je suis entre les
deux, pas de la génération des parents comme son père Robert, mon premier fils
ne naîtra que 15 ans plus tard alors que beaucoup d’eau sera passé sous
beaucoup de ponts personnels et politiques, je ne suis pas de la génération des
enfants, mes propres parents n’ayant rien de fougueux soixante huitards…
Encore que…
Mon père était un juriste
distingué, assez haut fonctionnaire déjà dans un ministère, ma mère ne
travaillait pas. Ils étaient d’origine petite bourgeoise, un peu plus
possédante du côte de mon père, fils d’un petit industriel, un peu plus
« méritocratie républicaine » du côté de ma mère, fille d’ingénieur,
petite fille surtout d’une institutrice à la forte personnalité, hussarde de la
république, qui racontait encore dans son vieil âge comment elle avait été
accueillie par des volées de pierres par les paroissiens, remontés par le curé,
dans le village de la Savoie profonde où elle avait commencé sa carrière. Ils
avaient les sympathies de gauche des milieux intellectuels parisiens, anti
gaullistes, anti cléricaux, mendésistes, nourris de la lecture du Monde et de
France Observateur, favorables à une modernisation d’une société qu’ils
ressentaient comme vieillotte et autoritaire mais ils n’appartenaient à aucun
parti, n’étaient nullement militants. Ils ont accueilli mai 68 avec sympathie.
Mes engagements bénéficiaient de leur part d’une neutralité plutôt
bienveillante. Mes parents baignaient dans le climat, dans l’air du temps qui
leur interdisait d’interdire.
Je me souviens bien de
l’anxiété de ma mère, elle était morte d’inquiétude mais osait à peine me le
dire. Je la trouvais en rentrant des manifs, accrochée à son poste de radio,
m’attendant dans la nuit sans dormir.
Plus tard, lorsque j’ai
renoncé à la khâgne et à Sciences-Po qui étaient les deux idées d’études que
j’avais eues avant que la tourmente ne me fasse considérer que tout ça n’était
pas l’important, j’ai bien ressenti la déception de mon père. Il a essayé de
discuter, un peu : « tu ne crois pas que c’est une
bêtise ? » mais il n’a pas insisté devant ma détermination.
Lorsque, une fois le bac en
poche, je suis parti en province pour y construire « l’orga », avec
un statut de demi permanent (je serais étudiant en histoire, ce qui laissait
beaucoup, beaucoup de temps pour faire autre chose, je ne serai pas rétribué
mais les frais de transport et de loyer seraient pris en charge par
l’organisation), là encore ils ont tiré grise mine mais sans plus. Moi je me
sentais tout fier de ce que cette prise en charge marquait de reconnaissance.
J’avais l’impression, outre de m’inscrire dans la révolution à venir,
d’acquérir mon autonomie, d’entrer dans la vie adulte. Alors qu’adulte je
l’étais si peu, je n’étais qu’un gamin !
Qu’aurais je fait s’ils
s’étaient opposés ? Ou s’ils avaient tenté de le faire avec un peu plus
d’énergie ? S’ils m’avaient tout simplement coupé les vivres car le loyer
de l’appartement et les transports payés, ce n’était pas tout ? Peut-être
serais-je passé outre. Peut-être aussi après quelques tensions et affrontements
aurais-je réfléchi et me serais-je rendu à leurs raisons. A priori je ne le
pense pas, vu le climat de l’époque. Mais je me dis que peut-être, il m’a
manqué d’être, à un moment au moins, dans le conflit avec eux, ouvert,
explicite, assumé. C’est un peu dur de dire ça, de leur faire presque reproche
de leur attitude ouverte, compréhensive, il y en a tant qui ont dû subir des
parents fouettards. Peut-être aurait-il fallu une voie moyenne.
Oui, en ce sens, sur le
terrain des rapports parents-enfants, sur le terrain de l’autorité, mes parents
ont bien été soixante huitards.
A moins que cette façon
d’épouser l’air du temps n’ait eu en réalité à voir avec d’autres éléments bien
plus graves, comme un déficit en eux, au moins sur certains terrains, de leur
propre affirmation d’eux-mêmes. Comme si, derrière leur présence attentive et
aimante, il y avait une béance, une absence.
De phrase en phrase ma
réflexion m’entraîne très loin. Brusquement, je repense à ma sœur cadette, aux
problèmes douloureux, dramatiques même, qui ont été les siens pendant de
longues années et dont elle n’est sortie que cahin-caha. Il y a des abîmes là
dessous, je le sais, bien loin de mai 68.