Canalblog Tous les blogs Top blogs Lifestyle
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Les échos de Valclair
Publicité
Derniers commentaires
2 juin 2008

Un chef d'oeuvre

J’ai vu dimanche après-midi « Un conte de Noël », le dernier film d’Arnaud Desplechin. C’est un chef d’œuvre !

J’ai toujours bien aimé Desplechin, sa puissance imaginative, la force de ses histoires malgré leur improbabilité, la profondeur et la richesse des personnages dans leur étrangeté, une façon de filmer rapide, au cutter, tout ça étant très éloigné, malgré les apparences, de la comédie dramatique psychologique à la française. Mais à cause sans doute du caractère tortueux, éclaté des histoires, sans qu’il y ait une ligne de force unique de la narration on s’en souvient mal. Ici on a les mêmes qualités mais avec une puissance, une lisibilité qui m’a paru décuplée, concentrée cette fois sur une thématique centrale très forte et très cohérente malgré la multiplicité des arabesques romanesques qui l’enrichissent. De ce film ci il me semble que je me souviendrai.

La façon de filmer est comme toujours brillante, pleine d’inventivité et de surprise, d’images et de plans de coupe inhabituels. Le rythme est rapide, on ne s’attarde pas, on passe d’un plan à l’autre, d’un rebondissement à l’autre, sans avoir le temps de souffler. Ce qui donne au film, sur un sujet qui à priori ne s’y prête, pas un tempo de polar ou de western. Il se passe toujours quelquechose à l’écran. Le film tient en haleine et malgré sa longueur n’ennuie jamais (avec cependant une petite baisse de régime aux alentours du 3° quart du film).

Deplechin gratte où ça fait mal dans l’histoire des familles. Il n’y va pas avec le dos de la cuillère, les affrontements ne sont pas à fleurets mouchetés et sont portés par des rages, des haines qui ont quelquechose de biblique, le « bannissement » que la soeur aînée impose au fils cadet est bien autre chose que les évitements ou pertes de vue si fréquentes dans les familles, façon de dénouer sur la pointe des pieds. D’où viennent ces rejets fratricides ou maternels, on ne le saura pas vraiment, en tout cas ils viennent de bien au-delà le traumatisme initial, la mort de l’enfant premier né, la présence irradiante de son fantôme au long des années. Mais ces haines portent en elle aussi des parts incandescentes d’amours inabouties ou manquées ou retenues. Le film parle aussi de l’incommunicabilité des êtres, au-delà des paroles, de l’absence même des personnages à eux-mêmes comme le souligne un beau texte de Nietzche, lu par le placide père de famille, sorte de bonne âme tutélaire, mais ni mièvre, ni naïve, planant au-dessus des rancoeurs et troubles de ses enfants et de son épouse aimés : « Nous restons nécessairement étrangers à nous- mêmes, nous ne nous comprenons pas :  chacun est à soi-même le plus lointain ».

Il y a quelquechose de bergmanien dans ces personnages et ces histoires. Mais d’un Bergman qui serait aussi plein d’humour, plein de fantaisie. Il y a des scènes franchement drôles. Elles ne sont pas gratuites, n’ont pas seulement pour objet de détendre le spectateur, elles marquent la puissance de la vie. Et du coup ce film qui pourrait être mortifère ne l’est pas. Dans ce capharnaüm de névroses et d’incompréhension, il faut tenter de vivre, tenter d’aimer et cela aussi est possible et s’exprime dans des connivences soudaines, des tendresses amorcées, des vacheries échangées porteuses d’amour en sous-texte, des rires et facéties d’enfants, jeunes ou vieux.

Les personnages ne sont pas taillés d’une pièce. Tous ont leur épaisseur, leur trouble, tous gardent leur part de mystère et c’est très bien. Il ne s’agit pas d’expliquer mais de décrire. Ils peuvent paraître improbables et leur conjonction plus encore. La magie, celle des acteurs comme celle de la mise en scène, fait qu’ils restent toujours parfaitement crédibles. Car en effet les acteurs sont excellents et c’est un autre atout majeur du film. Une fois n’est pas coutume, les hommes plus encore que les femmes. Spécialement Jean Paul Roussillon, acteur trop rare mais que j’adore depuis que je l’ai découvert au théâtre et Mathieu Amalric, égal à lui-même, avec ses sautes d’humeur, ses sautes de jeu, du burlesque au dramatique. La lecture de sa lettre à la sœur haineuse où il est filmé en très gros plan est un morceau d’anthologie.

On croit constamment à ce film aussi étonnant que cela paraisse, c’est donc qu’il touche juste. Il est très fort, vraiment, Desplechin !


18936348_w434_h_q80

Publicité
Commentaires
F
Non je ne l'ai pas vu ni lu, je vais le faire là maintenant. Merci Valclair.
V
As-tu vu, Fauvette, la réponse à l'article que tu me citais dans le monde de samedi 21?<br /> http://abonnes.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/ARCHIVES/arc<br /> hives.cgi?ID=d1b68cdb7bc9e4fd34bbb1e870308d2babc1ead8fbd3270b<br /> Je trouve ça un peu violemment polémique mais sur le fond je suis d'accord.
F
En fait, ce qui me gêne dans ce film c'est sa vision des femmes, je n'aime pas trop.<br /> <br /> Mais je suis d'accord avec toi Valclair sur le côté stal de cet article ! Je ne connais pas l'auteure et toi ?
V
Tiens j'avais zappé cet article moi qui suis pourtant un lecteur assidu du "grand quotidien du soir"!<br /> Intéressant à la rigueur.<br /> Faisant réagir et réfléchir peut-être...<br /> Mais assez effrayant tout de même!<br /> ça a de vagues relents staliniens tout ça.<br /> Je trouve ça infiniment réducteur et potentiellement liberticide de réduire ce film à "du cinéma bourgeois qui croit au caractère universel de ses codes". <br /> Bien sûr il parle depuis un lieu donné et d'un monde social donné. Et alors? Ce que j'aime c'est d'avoir des complémentarités d'inspirations et d'origine, qu'il y ait ce film et qu'il y en ait de tous autres, le Cantet par exemple, enfin qu'on n'a pas encore vu...
F
http://abonnes.lemonde.fr/opinions/article/2008/06/14/coup-de-colere-contre-arnaud-desplechin-par-emmanuelle-retaillaud-bajac_1058200_3232.html<br /> <br /> Valclair, je ne sais pas si tu as lu cet article dans le Monde de ce week-end.
Les échos de Valclair
Publicité
Publicité
Publicité