Un chef d'oeuvre
J’ai vu dimanche après-midi
« Un conte de Noël », le dernier film d’Arnaud Desplechin. C’est un
chef d’œuvre !
J’ai toujours bien aimé
Desplechin, sa puissance imaginative, la force de ses histoires malgré leur improbabilité, la profondeur et la
richesse des personnages dans leur étrangeté, une façon de filmer rapide, au
cutter, tout ça étant très éloigné, malgré les apparences, de la comédie
dramatique psychologique à la française. Mais à cause sans doute du caractère
tortueux, éclaté des histoires, sans qu’il y ait une ligne de force unique de
la narration on s’en souvient mal. Ici on a les mêmes qualités mais avec une
puissance, une lisibilité qui m’a paru décuplée, concentrée cette fois sur une
thématique centrale très forte et très cohérente malgré la multiplicité des
arabesques romanesques qui l’enrichissent. De ce film ci il me semble que je me
souviendrai.
La façon de filmer est comme
toujours brillante, pleine d’inventivité et de surprise, d’images et de plans
de coupe inhabituels. Le rythme est rapide, on ne s’attarde pas, on passe d’un
plan à l’autre, d’un rebondissement à l’autre, sans avoir le temps de souffler.
Ce qui donne au film, sur un sujet qui à priori ne s’y prête, pas un tempo de
polar ou de western. Il se passe toujours quelquechose à l’écran. Le film tient
en haleine et malgré sa longueur n’ennuie jamais (avec cependant une petite
baisse de régime aux alentours du 3° quart du film).
Deplechin gratte où ça fait
mal dans l’histoire des familles. Il n’y va pas avec le dos de la cuillère, les
affrontements ne sont pas à fleurets mouchetés et sont portés par des rages,
des haines qui ont quelquechose de biblique, le « bannissement » que
la soeur aînée impose au fils cadet est bien autre chose que les évitements ou
pertes de vue si fréquentes dans les familles, façon de dénouer sur la pointe
des pieds. D’où viennent ces rejets fratricides ou maternels, on ne le saura
pas vraiment, en tout cas ils viennent de bien au-delà le traumatisme initial,
la mort de l’enfant premier né, la présence irradiante de son fantôme au long
des années. Mais ces haines portent en elle aussi des parts incandescentes
d’amours inabouties ou manquées ou retenues. Le film parle aussi de
l’incommunicabilité des êtres, au-delà des paroles, de l’absence même des
personnages à eux-mêmes comme le souligne un beau texte de Nietzche, lu par le
placide père de famille, sorte de bonne âme tutélaire, mais ni mièvre, ni
naïve, planant au-dessus des rancoeurs et troubles de ses enfants et de son
épouse aimés : « Nous restons nécessairement étrangers à nous- mêmes, nous
ne nous comprenons pas : chacun est à soi-même le plus
lointain ».
Il y a quelquechose de
bergmanien dans ces personnages et ces histoires. Mais d’un Bergman qui serait
aussi plein d’humour, plein de fantaisie. Il y a des scènes franchement drôles.
Elles ne sont pas gratuites, n’ont pas seulement pour objet de détendre le
spectateur, elles marquent la puissance de la vie. Et du coup ce film qui
pourrait être mortifère ne l’est pas. Dans ce capharnaüm de névroses et
d’incompréhension, il faut tenter de vivre, tenter d’aimer et cela aussi est
possible et s’exprime dans des connivences soudaines, des tendresses amorcées,
des vacheries échangées porteuses d’amour en sous-texte, des rires et facéties d’enfants,
jeunes ou vieux.
Les personnages ne sont pas
taillés d’une pièce. Tous ont leur épaisseur, leur trouble, tous gardent leur
part de mystère et c’est très bien. Il ne s’agit pas d’expliquer mais de
décrire. Ils peuvent paraître improbables et leur conjonction plus encore. La
magie, celle des acteurs comme celle de la mise en scène, fait qu’ils restent
toujours parfaitement crédibles. Car en effet les acteurs sont excellents et
c’est un autre atout majeur du film. Une fois n’est pas coutume, les hommes
plus encore que les femmes. Spécialement Jean Paul Roussillon, acteur trop rare
mais que j’adore depuis que je l’ai découvert au théâtre et Mathieu Amalric,
égal à lui-même, avec ses sautes d’humeur, ses sautes de jeu, du burlesque au
dramatique. La lecture de sa lettre à la sœur haineuse où il est filmé en très
gros plan est un morceau d’anthologie.
On croit constamment à ce film aussi étonnant que cela paraisse, c’est donc qu’il touche juste. Il est très fort, vraiment, Desplechin !
