Hasard troublant
Ma lecture des blogs se fait selon des modalités variées. Il y a mes blogs amis, en assez petit nombre d’ailleurs, que je lis de façon vraiment régulière, il a mes blogs repertoriés que je parcours à partir de mon agrégateur, il y a des explorations faites en suivant des liens donnés par d’autres blogs, enfin il y a mes explorations de pur hasard.
Je fais ça assez peu souvent par manque de temps et pour éviter la trop grande dispersion mais j’aime bien. C’est aller à la découverte sans savoir du tout ce que je vais trouver. Je pars de la page d’accueil de canalblog ou d’une autre plateforme, je clique au hasard sur un blog récemment mis à jour, attiré par quoi, je ne sais pas, le nom parfois mais parfois par rien du tout, juste l’envie d’ouvrir une porte. Souvent une seule page me suffit, je n’ai pas envie d’aller plus loin. Mais d’autres fois je m’enfonce un peu plus, je fais des sauts de puce dans quelques pages d’archives, sans systématisme, juste pour soulever un coin du voile, juste pour humer un petit peu d’un univers. Sauf exception, je sais que je n’y reviendrai jamais. Je jette un coup d’œil à la blogroll, souvent elle ne comporte aucun lien vers un blog que je connaisse déjà. Certains des cercles que je fréquente sont étendus, ont des blogrolls qui se recouvrent partiellement mais au-delà, il y a d’autres cercles sans presque de points de contacts, d’autres continents ou d’autres îles dans l’immensité insondable de la blogosphère. Ça a un côté assez vertigineux, à la fois fascinant et vaguement déprimant, comme chaque fois que l’on est confronté à l’impossibilité d’embrasser tout ce qui semblerait le mériter que ce soient des vies, des livres, des paysages.
L’autre soir j’ai cliqué ainsi : la page d’accueil, deux trois billets, deux trois plongées aussi sur des pages d’archives, des textes, des images, parcours diagonal, je ne lis pas attentivement, je prends l’ambiance au passage, c’est un blog assez intéressant, assez intime, assez bien écrit mais enfin rien d’exceptionnel ou qui ferait que j’aurais envie d’y revenir, non, je ne fais que jeter un œil furtif par la lucarne, je ne fais que soulever un rideau que je rabattrai rapidement.
Mais soudain je m’arrête. Sur cette image-ci je me penche. C’est une piscine privée comme il en est quelques unes aux derniers étages de quelques grands immeubles parisiens. Elles se ressemblent sans doute ces piscines. Mais là, je scrute. Ce n’est pas seulement une ressemblance. C’est exactement la piscine qui est au-dessus de l’immeuble où habite mon père, il n’y a aucun doute, c’est la piscine de chez mon père ! La blogueuse dans son billet évoque la flemme qu’elle a souvent d’y monter au retour de son travail et les délassements que lui apporte le bain.
Ce billet là je le lis bien sûr avec attention. Et je prolonge du coup ma promenade. D’autres indices me confirment qu’il s’agit bien du lieu que j’ai reconnu, mais à vrai dire je n’en avais aucun doute. Ma lecture se fait plus attentive, plus intéressée, devrais-je dire plus inquisitoriale, plus voyeuse… Qui est-ce cette jeune femme ? Que fait-elle ? Pourrais-je un jour prochain, croisant telle ou telle au bord du bassin me dire : tiens il me semble que se pourrait être elle…
Car j’y vais assez régulièrement à cette piscine, pratiquement chaque fois que je rends visite à mon père, ce qui est assez fréquent. J’y croise d’autres baigneurs dans l’eau ou autour du bassin, l’été sur la terrasse-solarium qui l’entoure. Sans doute au fil du temps, une fois ou l’autre, j’ai dû y croiser ma blogueuse de hasard.
Sensation étrange. Ces collisions brutales, absolument inattendues, entre monde réel et monde virtuel sont assez troublantes. Comme si c’était deux espaces temps totalement disjoints qui tout à coup entrait en contact, comme si on était happé par une sorte de couloir spatio temporel mettant les deux mondes en relation.
Bien sûr nous savons que ces mondes sont proches en réalité, nous savons que c’est en vérité le même monde et l’expérience prouve qu’il est parfois bien petit. Ces deux mondes nous ne cessons de les confronter, de les mettre en contact. Mais habituellement ça se fait progressivement, on s’approche peu à peu, on se dévirtualise progressivement, à travers les mots lus, à travers les mots échangés avant peut-être d’aller jusqu’à la rencontre in real life comme on dit. C’est un petit chemin emprunté de part et d’autre, ce n’est pas le couloir spatio-temporel qui vous propulse d’un seul coup vers un lieu ou une personne qui jusque là ne rentrait pas dans la case « blogomonde ».
En l’occurrence cette collision restera très vraisemblablement ce qu’elle est, une collision d’un instant et par moi seul ressentie. Je ne ferai rien pour qu’elle soit partagée. Je n’ai pas laissé de message du style : « cette photo me dit quelquechose » pour attirer l’attention de la blogueuse et la mener vers mon propre blog. Au contraire j’aurai plutôt envie de m’en préserver. Mais si elle-même par hasard, par un hasard pas plus grand que celui qui m’a mené chez elle, tombait sur mon blog, sur ce billet, alors elle-même croisant tel ou tel dans cette piscine pourrait se dire : « pourrait-ce être ce blogueur qu’une image entre-aperçue a conduit à se pencher sur moi ? » C’est une collision qui reste donc elle-même virtuelle. Disons que ce hasard en manifeste la possibilité et que cela en soi est déjà assez troublant.