"Jour de souffrance"
Catherine Millet est surtout
connue pour être l’auteur de « La vie sexuelle de Catherine M. » dans
laquelle elle décrivait sans fard ses pratiques sexuelles et analysait la place
que le libertinage tenait dans sa vie. Elle est la compagne de l’écrivain
Jacques Henric avec lequel elle a construit une relation forte et durable.
Elle raconte dans ce nouveau
livre comment elle a découvert fortuitement que son compagnon avait des
relations amoureuses extérieures à leur couple et combien elle en a souffert, d’une
façon véritablement pathologique.
Le titre est joliment
polysémique. Le « Jour de souffrance » du titre est au singulier,
c’est d’abord l’ouverture discrète qui permet d’épier le voisin sans être vu.
Mais bien sûr on y entend aussi au pluriel les jours d'intense souffrance vécus par
l’auteure.
Car, à partir de sa
découverte fortuite, elle s’est mise à traquer le moindre indice, se sentant
entraînée à son corps défendant dans un « acharnement inquisitorial
tournant à l’addiction ». Elle construit à partir de là des imaginations,
des « mythologies » même dit-elle, dans laquelle elle se complaît de
façon morbide et qui la conduisent à certains moments à de véritables crises
avec des manifestations somatiques, tremblements, tétanie, prostration,
sentiment de dédoublement de la personnalité.
Ses propres pratiques
sexuelles font qu’elle serait malvenue à porter de quelconques critiques à
l’égard du comportement de son compagnon et d’ailleurs elle n’y songe pas. Elle
sait que cette affaire est bien entre elle et elle même et c’est ce qui rend le
livre passionnant. Elle interroge son malaise, elle en cherche les sources
profondes dans sa propre histoire.
Elle a le sentiment que son
propre corps, lorsqu’il était engagé dans ses errances libertines était détaché
de son être, « des parties de moi-même se détachaient de celle qui
s’engageait avec Jacques ». Au contraire ce qui la fait souffrir
lorsqu’elle imagine Jacques en compagnie amoureuse c’est le sentiment
qu’elle-même en tant que personne est radicalement exclue de sa vie, qu’elle
est totalement effacée, totalement niée. Elle a beau savoir que ce n’est pas
vrai c’est ce qu’elle ressent intimement.
Catherine Millet est d’abord
une visuelle, une observatrice qui a tendance à être toujours en extériorité.
Il est beaucoup question de regards et d’images. Sans doute n’est-ce pas un
hasard si elle est critique d’art, elle a ce regard affûté qui s’accroche à tel
détail infime d’un tableau comme il peut être accroché par une enveloppe
particulière dans un fouillis des documents sur le bureau de son compagnon.
Elle a un regard, comme détaché d’elle, qu’elle ne cesse de porter sur
elle-même notamment dans les situations libidinales : « même lorsque
les corps sont le plus étroitement en contact, n’y a-t-il pas détour par une
projection fantasmée au delà de ce contact, par un spectacle, fut-il
mental ».
Elle cherche à rattacher ses
manifestations maladives à sa propre histoire, à la façon dont elle s’est
échappée de son univers d’origine et de ses valeurs, à la façon dont elle s’est
construite sur le plan social, comme sur le plan amoureux et sexuel, aux
souvenirs aussi qu’elle garde de la figure douloureuse de sa mère.
La reprise d’une
psychanalyse puis la décision d’écrire le livre « la vie sexuelle de
Catherine M. » lui permettent de sortir de cette situation de crise.
L’exploration qu’elle en donne aujourd'hui achève le travail. J’ai bien aimé ce
livre. Il est bien écrit, ses longues phrases amples parviennent par leur
mouvement à suivre les méandres des réactions psychologiques et à décortiquer
la pensée. Il fait réfléchir aussi, à partir d’une expérience certes extrême,
sur l’extraordinaire hiatus possible entre les pensées rationnelles que l’on
peut avoir sur la jalousie (la jalousie c’est mal, la jalousie c’est une
souffrance inutile) et les vécus qui peuvent survenir. Et cela peut valoir, sur
un terrain ou un autre, pour chacun de nous.