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Les échos de Valclair
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9 décembre 2007

Les pingouins

Le week-end a été chargé. Commencent les préparatifs des fêtes. Je suis très frappé de voir à quel point nous sommes nombreux à ne pas apprécier cette période voire à carrément très mal la supporter, c’est manifeste chez beaucoup de blogueurs mais aussi chez certains dans la famille et pourtant, immanquablement, après les jérémiades d’usage, on fait pareil que les autres années. On essaie de discuter d’un menu un peu plus sobre ou plus inventif et puis finalement il y en a toujours un pour dire qu’il ne conçoit pas Noël sans ceci et sans cela donc une fois encore on n’échappera pas à la trilogie huîtres/saumon/foie gras. On essaie de résister à la frénésie consommatrice, de limiter les cadeaux, on y arrive un peu tout de même, mais pas beaucoup et là aussi que de choses inutiles, que de gadgets et de bricoles qui se retrouveront autour du sapin. On verra. Ce qui est sûr c’est que la phase de préparation, les discussions que cette organisation implique, voire les discutailleries qu’elle engendre et qui peuvent parfois conduire à des tensions très réelles, m’exaspèrent au plus haut point et que je m’en retirerai volontiers complètement, ce que je ne parviens pas à faire, ne pouvant m’empêcher de mettre mon grain de sel et ne voulant pas non plus paraître me désintéresser de ce à quoi je participerai.

Mais ce qui a occupé ce week-end surtout c’est la venue de Taupin qui a fait un saut de puce depuis l’Angleterre pour participer à la cérémonie de remise des diplômes de son école et à laquelle j’ai eu plaisir d’aller assister.

Les discours étaient assez convenus comme toujours dans ce genre de circonstance mais il faut dire pour certains assez bien enlevés, avec ce mélange de brosse à reluire, de réaffirmation un peu pompeuse des valeurs de « la grande famille » et de conseils parfois très pragmatiques aux jeunes entrants dans la carrière, le tout assaisonné par un patriotisme d’école un peu lourd. Le défilé des 450 sortants de l’année, tous appelés individuellement par leur nom en une litanie fastidieuse, était un peu longuet. Et malgré l’ampleur des buffets, il fallait ensuite sérieusement jouer des coudes pour s’emparer d’une coupe de champagne et pour se mettre quelques canapés sous la dent.

Mais ce qui m’a frappé surtout, en arrivant là, c’est de découvrir dans le grand hall devant les amphis tous ces jeunes gens, tous plus ou moins copie conforme, propres sur eux, bien soignés, bien peignés, avec leurs chemises blanches et leurs costumes sombres, une troupe de pingouins, me suis-je dit, c’est l’image qui immédiatement m’est venue à l’esprit. Je n’ai pu m’empêcher d’avoir un petit haut le cœur devant toute cette conformité. Ils ont autour de vingt-cinq ans ces petits messieurs et ils font déjà tellement messieurs justement, étranglés dans leur sérieux. Certains d’ailleurs ont déjà le front dégarni et font plus vieux que leur âge. Bien sûr je sais bien qu’ils ne sont pas dupes, qu’ils s’amusent eux-mêmes de la cérémonie, qu’ils peuvent être aussi de francs déconneurs, que certains au moins sont portés par des idéaux, différents et plus soft que ceux de notre jeunesse, mais qui les valent sans doute. Mais tout de même, ce moule, comme il semblent bien s’y couler déjà, de la même façon qu’ils se préparent à se couler dans les exigences des world company qui vont les employer, lesquelles ne sont pas toujours conformes, et c’est un euphémisme, à toutes les valeurs complaisamment développées dans les discours sur l’éthique de l’école. Je suis assez content de ce point de vue que Taupin ait choisi de poursuivre plutôt dans la recherche. Et bien sûr je ne vais pas cracher dans la soupe et bouder mon plaisir, ce serait malvenu, je pense à tous ceux qui pour mille raisons, liées à la société ou à leur propre histoire, s’adaptent mal, qui ont des difficultés à trouver leur chemin entre échec scolaire, inadaptation sociale, difficultés familiales et relationnelles, parfois jusqu’au drame. Et puis au demeurant qu’avons nous fait, nous, de notre radicalité de jeunes hommes et de nos tignasses hirsutes ? Pas grand chose, je le crains. Mais ça n’empêche : quels pingouins, nos garçons ! Heureusement les filles, fort minoritaires hélas, mettaient un peu de fantaisie et de couleur, diable il y a de bien jolies centraliennes et bien joliment parées !

Et puis, je me souviens de lorsque nous l’avions accompagné sur le campus pour la première fois, trois ans déjà, bon sang, c’était hier !

J’avais proposé à mon père de nous accompagner. Nous étions là, le grand père, le père, le fils. De nouveau les trois générations. C’est un bonheur profond cette chaîne ! Elle s’était manifestée de façon bien plus ludique un certain été de 1995, c’est un moment dont je garde un souvenir assez merveilleux, lequel avait fait ricochet. Cette promenade ci ne peut elle manquer de faire écho à des considérations toutes récentes qui ont alimenté un autre ricochet. Mon père se délecte c’est sûr des succès académiques de son petit fils, de ceux que moi son fils je ne lui ai pas offerts. Je ne suis pas amer en l’occurrence, pas du tout, heureux au contraire de me sentir au moins le passeur. Et puis je sais surtout que succès académiques ou professionnels ça ne veut pas dire forcément âme heureuse et douée pour le bonheur, c’est cela que je lui souhaitais de tout cœur au fiston tandis qu’après discours et réceptions des parchemins, nous heurtions joyeusement nos coupes de champagne.

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Commentaires
B
Je me souvenais d'avoir déjà lu cette note. Centrale, ce n'est pas mal non plus quand il ne s'agit pas de la santé :-). C'était la deuxième option de mon fils qui, reçu au concours, à préféré l'X.<br /> Merci de ton passage.
A
A propos de Noël : quelle tristesse et quelle surprise de voir que cette période est difficile pour tout le monde. J'ai eu aussi du mal à l'apprivoiser. L'image de Noël, les lumières, le sapin, tout est si beau : et la réalité si terne. On nous ment, on nous construit une image de cette période et elle est fausse.
P
Exact, cette période est difficilement supportable et me tracasse au point que je me demande si je fais bien de commenter. (Je suis bavarde, trop).<br /> <br /> Mais l'image des pingouins me réjouit (il ne manque plus que la voix de Romane Bohringer o;) <br /> <br /> Les pauvres... Ils sont bien obligés de s'acheter un costume, mon fils a dû s'acheter son premier costume (mais il était gris tiens...) pour la proclamation des prix de rhéto (équivalent du bac) dans son athénée élitiste, fût-il bruxellois où je l'avais inscrit pour qu'il soit mieux préparé aux études supérieures que je ne l'avais été dans mon lycée comm, pardon, engagé... <br /> <br /> Or, il aime les cheveux hirsutes (mais courts), trois à quatre couches de pulls, etc. etc. Et a toujours plutôt fonctionné à rebours d'un système élitiste...
O
Pour les musiciens (dont je suis), l'image des pingouins est forcément différente puisque, immédiatement, on visualise l'« uniforme » des musiciens d'orchestre. Tu as raison sans doute de t'inquiéter de cette uniformité latente, qui nous happe déjà dans la vingtaine, malgré les ruades. C'est si facile de s'insérer dans un moule plutôt que de choisir de le casser. Ça prend un grand courage que nous n'avons pas tous... ou que nous finissons par avoir plus tard dans notre vie (puisque, n'est-ce pas, il n'est jamais trop tard pour ce genre de démarche).
A
Quel joli texte, Valclair. J'aime beaucoup ton image du passeur (bien plus que celle de la chaîne, tu t'en doutes). Te lire me rappelle que j'avais éprouvé la même surprise (relative) devant les pingouins d'une autre école lors de la remise de diplôme de Grand Fils. Tu nous montres qu'en quelques années, rien n'a changé en apparence. La France, pays de traditions plus que de modernité... <br /> Et cette journée m'avait rendue un peu triste pour ces presque enfants soucieux de se couler si vite dans le moule. Frilosité ou désir de pouvoir, tous les caractères pourtant se retrouvent chez ces jeunes; quelques années après, leur parcours commence enfin à leur ressembler. Et comme dans une vraie famille, le costume de pingouin qu'on ressort à Noël, ne parvient plus au fil des ans à camoufler les différences.<br /> Tous mes vœux de bonheur (et pas seulement professionnel) à ton fils, cher Valclair.
Les échos de Valclair
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