Les pingouins
Le week-end a été chargé.
Commencent les préparatifs des fêtes. Je suis très frappé de voir à quel point
nous sommes nombreux à ne pas apprécier cette période voire à carrément très
mal la supporter, c’est manifeste chez beaucoup de blogueurs mais aussi chez
certains dans la famille et pourtant, immanquablement, après les jérémiades
d’usage, on fait pareil que les autres années. On essaie de discuter d’un menu
un peu plus sobre ou plus inventif et puis finalement il y en a toujours un
pour dire qu’il ne conçoit pas Noël sans ceci et sans cela donc une fois encore
on n’échappera pas à la trilogie huîtres/saumon/foie gras. On essaie de
résister à la frénésie consommatrice, de limiter les cadeaux, on y arrive un
peu tout de même, mais pas beaucoup et là aussi que de choses inutiles, que de
gadgets et de bricoles qui se retrouveront autour du sapin. On verra. Ce qui
est sûr c’est que la phase de préparation, les discussions que cette
organisation implique, voire les discutailleries qu’elle engendre et qui
peuvent parfois conduire à des tensions très réelles, m’exaspèrent au plus haut
point et que je m’en retirerai volontiers complètement, ce que je ne parviens
pas à faire, ne pouvant m’empêcher de mettre mon grain de sel et ne voulant pas
non plus paraître me désintéresser de ce à quoi je participerai.
Mais ce qui a occupé ce
week-end surtout c’est la venue de Taupin qui a fait un saut de puce depuis
l’Angleterre pour participer à la cérémonie de remise des diplômes de son école
et à laquelle j’ai eu plaisir d’aller assister.
Les discours étaient assez
convenus comme toujours dans ce genre de circonstance mais il faut dire pour
certains assez bien enlevés, avec ce mélange de brosse à reluire, de
réaffirmation un peu pompeuse des valeurs de « la grande famille » et
de conseils parfois très pragmatiques aux jeunes entrants dans la carrière, le
tout assaisonné par un patriotisme d’école un peu lourd. Le défilé des 450
sortants de l’année, tous appelés individuellement par leur nom en une litanie
fastidieuse, était un peu longuet. Et malgré l’ampleur des buffets, il fallait
ensuite sérieusement jouer des coudes pour s’emparer d’une coupe de champagne
et pour se mettre quelques canapés sous la dent.
Mais ce qui m’a frappé
surtout, en arrivant là, c’est de découvrir dans le grand hall devant les
amphis tous ces jeunes gens, tous plus ou moins copie conforme, propres sur
eux, bien soignés, bien peignés, avec leurs chemises blanches et leurs costumes
sombres, une troupe de pingouins, me suis-je dit, c’est l’image qui
immédiatement m’est venue à l’esprit. Je n’ai pu m’empêcher d’avoir un petit
haut le cœur devant toute cette conformité. Ils ont autour de vingt-cinq ans
ces petits messieurs et ils font déjà tellement messieurs justement, étranglés
dans leur sérieux. Certains d’ailleurs ont déjà le front dégarni et font plus
vieux que leur âge. Bien sûr je sais bien qu’ils ne sont pas dupes, qu’ils
s’amusent eux-mêmes de la cérémonie, qu’ils peuvent être aussi de francs
déconneurs, que certains au moins sont portés par des idéaux, différents et
plus soft que ceux de notre jeunesse, mais qui les valent sans doute. Mais tout
de même, ce moule, comme il semblent bien s’y couler déjà, de la même façon
qu’ils se préparent à se couler dans les exigences des world company qui vont
les employer, lesquelles ne sont pas toujours conformes, et c’est un
euphémisme, à toutes les valeurs complaisamment développées dans les
discours sur l’éthique de l’école. Je suis assez content de ce point de vue que
Taupin ait choisi de poursuivre plutôt dans la recherche. Et bien sûr je ne
vais pas cracher dans la soupe et bouder mon plaisir, ce serait malvenu, je
pense à tous ceux qui pour mille raisons, liées à la société ou à leur propre
histoire, s’adaptent mal, qui ont des difficultés à trouver leur chemin entre
échec scolaire, inadaptation sociale, difficultés familiales et relationnelles,
parfois jusqu’au drame. Et puis au demeurant qu’avons nous fait, nous, de notre
radicalité de jeunes hommes et de nos tignasses hirsutes ? Pas grand
chose, je le crains. Mais ça n’empêche : quels pingouins, nos garçons !
Heureusement les filles, fort minoritaires hélas, mettaient un peu de fantaisie
et de couleur, diable il y a de bien jolies centraliennes et bien joliment
parées !
Et puis, je me souviens de lorsque
nous l’avions accompagné sur le campus pour la première fois, trois ans déjà, bon
sang, c’était hier !
J’avais proposé à mon père
de nous accompagner. Nous étions là, le grand père, le père, le fils. De
nouveau les trois générations. C’est un bonheur profond cette chaîne !
Elle s’était manifestée de façon bien plus ludique un certain été de 1995,
c’est un moment dont je garde un souvenir assez merveilleux, lequel avait fait
ricochet. Cette promenade ci ne peut elle manquer de faire écho à des
considérations toutes récentes qui ont alimenté un autre ricochet. Mon père se
délecte c’est sûr des succès académiques de son petit fils, de ceux que moi son
fils je ne lui ai pas offerts. Je ne suis pas amer en l’occurrence, pas du
tout, heureux au contraire de me sentir au moins le passeur. Et puis je sais
surtout que succès académiques ou professionnels ça ne veut pas dire forcément
âme heureuse et douée pour le bonheur, c’est cela que je lui souhaitais de tout
cœur au fiston tandis qu’après discours et réceptions des parchemins, nous
heurtions joyeusement nos coupes de champagne.