Expositions Cartier-Bresson
Lundi et mardi j’étais censé
être toute la journée en conclave professionnel. Par la grâce d’un nombre de
dossiers à traiter moins important que prévu nous avons terminé plus tôt.
Naturellement je ne me suis pas précipité pour repasser au bureau, j’ai au
contraire profité, alors que le soleil brillait sur Paris, de cette
demi-journée qui se dégageait pour m’offrir une balade et une expo. Ces moments
de loisirs imprévus ont un charme tout particulier que n’ont pas les week-end,
on jouit d’abord, et indépendamment même de ce qu’on en fait, du sentiment de
liberté qu’offre ce moment arraché à un planning corseté.
J’ai été visiter
l’exposition Cartier-Bresson qui vient d’ouvrir au Musée d’Art moderne de la
Ville de Paris. Elle reprend une exposition créée en 1975 et présentée à
l’époque à Fribourg, à Marseille, à Milan. Elle comporte moins d’une centaine
de clichés choisi par Cartier-Bresson lui-même et représente donc ce qu’il
considérait comme le plus représentatif de son œuvre à cette époque.
L’exposition est constituée de grands formats, présentés de façon sobre,
simplement collés sur des supports cartonnés sans encadrement ni vitre. J’aime
beaucoup Cartier-Bresson et j’ai pris un grand plaisir à cette déambulation
dans ses oeuvres majeures, certaines très connues mais d’autres que je n’avais
jamais vues.
Il y a toujours chez lui une
harmonie particulière entre la composition géométrique, le jeu des contrastes
de lumières que seul permet le noir et blanc, et son art formidable pour capter
l’instant, le moment précis où la scène qui pourrait être banale se charge de
sens et de force.
Il se tient en même temps
une autre exposition Cartier-Bresson à la Maison européenne de la Photographie
que j’ai vu il y a quelque temps. La MEP est un lieu que j’aime beaucoup avec
ses espaces diversifiées et relativement intimes qui permettent la présentation
simultanée d’expositions offrant à chaque fois des confrontations intéressantes
entre des techniques et des langages photographiques différents. Lors de cette
visite justement il m’était apparu comme une évidence que Cartier-Bresson
dominait pour moi et de loin les autres photographes présents et je m’étais
interrogé sur la raison de cette impression. Je crois que c’est parce que lui
seul créait en moi une émotion, pas seulement un plaisir esthétique ou
documentaire. C’est de la vie même que j’y vois, toute chargée d’humanité,
d’une humanité partagée dans laquelle on se reconnaît. De la vie aussi
immobilisée, arrachée au temps et c’est ce suspens précisément qui crée
l’émotion. Voyant les personnages de Cartier-Bresson il m’arrive d’être
traversé par cette pensée : ce jeune garçon qu’est-il devenu ? Cette
jeune fille, éclatante de jeunesse, de beauté, doit être maintenant une très
vieille femme, à moins qu’elle ne soit morte !
Toute photo bien sûr est un
suspens du temps et de la mort. Mais ce n’est pas pour rien que ce sont
précisément devant ces photographes « humanistes » que nous sommes
saisis par cette émotion. (Je sais que Cartier-Bresson réfutait ce terme qu’il
trouvait réducteur, n’empêche il me semble qu’il lui convient très bien).
« Le temps court et
s’écoule et notre mort seule parvient à la rattraper. La photographie est un
couperet qui dans l’éternité saisit l’instant qui l’a éblouie ».
« Photographier c’est
mettre sur la même ligne de mire, la tête, l’œil et le cœur ».
Les deux expositions ont
chacune leur force particulière. Les grands formats offrent une visibilité plus
grande et permettent de saisir de loin des ensembles. Mais à la MEP la qualité
bien supérieure des tirages donne des images qu’il faut scruter de plus près
mais qui sont bien meilleure, plus franches, plus fortes notamment grâce à la
plus grande profondeur des contrastes.
Si vous voulez voir du Cartier-Bresson , voyez les deux expositions et tirez plaisir de leur comparaison même. Mais si vous n’en voyez qu’une, voyez celle de la MEP.

