Petite scène de rue
Je suis sorti du bureau vers
15h. Temps un peu tempétueux. Le vent décoiffe et est plutôt froid sur un fond
d’air qui est doux. Des grosses masses nuageuses menaçantes passent puis juste
après voici un grand coup de soleil très lumineux et chaud, un large espace de
ciel bleu, les verts tendres des feuilles des arbres, secouées dans le vent, se
parent de miroitements liquides. On se croirait en Bretagne !
Place d’Italie un appel sur
mon portable m’a arrêté (je suis de vieille génération, j’ai tendance à ne pas
faire trente-six choses à la fois, quand j’ai un appel sur le portable je
m’arrête, voire, s’il s’en présente un, je m’assois sur un banc public). Je me
trouve devant la sortie du métro. Une belle femme, quarante/cinquante ans,
monte les marches, grande, svelte, robe mi-longue boutonnée sur le devant, les
deux boutons du bas ne sont pas accrochés, découvrant haut ses cuisses à chaque
pas. Sur le terre-plein se tient un homme tourné de l’autre côté. Elle passe
devant moi, je la vois désormais de dos, elle a une belle chute de reins. Elle
ralentit soudain son pas, s’approche de l’homme à pas de loups, on dirait une
gamine qui joue, elle se love contre lui, il sursaute, se retourne, il la prend
dans ses bras, ils s’embrassent, il a l’air bouleversé de la tenir dans ses
bras. Je les regarde, tout en continuant à téléphoner (tiens, finalement je
suis un peu multi-tâches quand même…), ma communication s’achève, je raccroche.
L’homme n’est pas très
avenant, âge similaire, un peu replet, visage encore poupin, cheveux plats
brossés en arrière, costard un peu tristounet d’employé de banque,
attaché-case. Mais ils ne traînent pas. Ils s’en vont épaule contre épaule en
se tenant la main. Ils prennent justement la direction qui est la mienne. Je
les suis. Ils obliquent dans la première petite rue. Là ce n’est pas exactement
mon chemin mais je les suis quand même, ça m’amuse et puis je trouve que la
femme a décidément un joli balancement de hanches. A mi-hauteur dans la rue il
y a un tout petit hôtel, à l’aspect minable, à la façade lépreuse non ravalée.
Je ne l’avais jamais remarqué, aucune façade vitrée, juste une petite plaque
discrète sur le mur : « Hôtel du… ». Devant la porte deux
étudiantes étrangères se photographient, « Our hôtel in Paris ».
L’homme s’efface pour laisser la femme entrer la première, ils connaissent, ils
sont manifestement en terrain d’habitude. L’homme entre à son tour, la porte se
referme derrière lui. J’imagine assez la précipitation de la suite…
Rien que de très banal me
dira-t-on… Oui mais j’aime toujours à photographier de mon regard ces
mini-scènes de vie et à laisser mon imagination filer à partir d’elles. Je sens
facilement une nouvelle tout près d’éclore, je pourrais très vite faire venir à
moi quelquechose de ces personnages, leur inventer une histoire. J’ai
l’impression que le lieu jouerait un grand rôle dans la nouvelle. Je ne vais
pas l’écrire tout de suite et sans doute ne le ferais-je jamais. N’empêche. Je
mets en mémoire. Doublement. Dans la photo dans ma tête, dans ces mots que je
dépose ici. Et puis j’ai déjà le titre de la nouvelle. Elle s’appellerait
« Hotel du…, rue… ». Je n’écris pas les noms ici… Mais je note dans
un coin d’un petit carnet. Si jamais je l’écris cette nouvelle…
J’aime bien accrocher ces
petits croquis. Je me fais penser au littérateur de je ne sais plus quelle
pièce de Tchékhov, toujours avec son carnet, toujours occupé à noter des mots,
des phrases, des anecdotes pour on ne sait quelle œuvre future. On peut assez
fortement supposer qu’il n’y en aura pas, il n’est guère qu’un promeneur
velléitaire. Sans doute suis-je un peu du même tonneau mais ce n’est pas bien
grave, je ne m’illusionne guère, je me contente de la promenade imaginaire, du
plaisir du croquis sur l’instant. Il y a eu, récemment l’homme du métro, la
femme sexuelle au musée, la femme aux deux amants… On pourra me dire que
décidément mes sujets ne sont pas anodins, que ce qu’on mon œil accroche
préférentiellement n’est pas tout à fait de hasard. Mais non, mais non. Qui me
dirait ça aurait l’esprit bien mal tourné !