J’ai lu l’autre jour la nécrologie de Georges Guingouin dans le Monde.

Qui c’est celui-là ? J’imagine que c’est un nom qui ne dit rien à la plupart de ceux qui me lisent. C’est un type pour lequel j’ai eu beaucoup de respect au temps de ma jeunesse militante. Jeune instituteur communiste, résistant de la première heure, préfet rouge des maquis du Limousin, libérateur de Limoges puis maire de la ville, il a suivi la ligne qui lui semblait juste et non les oukases du parti. Il s’est donc trouvé en conflit brutal avec celui-ci et à l’époque ça ne rigolait pas quand on s’opposait. Le parti n’étant pas au pouvoir n’a pu mener exactement le type de procès qu’organisaient à Moscou ou à Prague Staline et ses sbires mais enfin il a réussi à monter en s’alliant avec d’anciens vichystes et des notabilités locales un joli complot l’accusant d’avoir organisé les débordements, vengeances privées et affaires de droit commun qui ont accompagné la libération. Au point que Guingouin a été mis en examen, traîné dans la boue, emprisonné et qu’il a même été victime d’une tentative d’assassinat dans sa cellule. L’instruction durera cinq ans avant qu’il ne bénéficie d’un non-lieu et puisse reprendre son métier d’instituteur, blanchi par la justice, pas par le parti qui attendra 1998 pour le réhabiliter. Mais Guingouin gardera toujours pour lui sa conscience.

Pour nous, jeunes militants des années 70, alors même qu’il ne militait plus et bien qu’il vint d’une autre paroisse que la nôtre, il était un exemple des vertus communistes non dévoyées, une référence de haute stature morale.

Tout ça est désormais bien loin pour moi. Je ne milite plus depuis très longtemps, en réalité je n’ai milité que quelques années seulement mais des années qui comptent, celles là il me semble qu’elles s’étirent, s’étirent, occupent de l’espace bien plus que les années qui ont suivi et qui ont coulé si vite.

J’ai fait mon deuil mais il peut y avoir parfois un peu de nostalgie, justement à des moments comme celui-ci, lorsque des figures comme Guingouin s’éteignent.

Je ne suis pas tombé comme beaucoup de mes anciens camarades dans la politique de pouvoir et n’ai trouvé aucun engagement collectif de substitution. J’ai vaguement essayé par moments. Sans vraie conviction. Alors je me suis tourné vers mon petit boulot, ma petite famille, mon petit ego. Certains diront que c’est la vérité sociale qui revient, que je n’ai fait que retrouver les comportements naturels du petit-bourgeois que je suis, que j’ai toujours été. Peut-être. Pourtant je suis sérieusement scandalisé par ce que je vois autour de moi, par la façon dont le monde évolue, profondément atteint, et même très inquiet sur l’avenir, j’y pense parfois pour mes fils, je n’en parle pas beaucoup ici, la catégorie « vie du monde » que j’avais prévu en ouvrant ce blog n’avait pas encore d’entrée, il est significatif que la première soit justement consacrée à évoquer un mort et des combats d’un autre temps.

Les raisons d’indignation, de révolte, d’engagement ne manqueraient pas mais je ne peux plus, je ne veux plus. Il m’arrive de m’en culpabiliser en me disant « je n’arrête pas d’écouter les petits gargouillis de mon ego, je passe mon temps à écrire là-dessus, je ferai mieux d’être un peu plus tourné vers les autres ». Mais non ça ne sert à rien cette culpabilisation. C’est là où j’en suis, c’est tout. Il faut seulement que j’essaie de rester honnête avec moi-même, clair dans mes relations aux autres, ceux qui m’entourent, à la maison, dans mon travail et un peu plus loin. Essayer d’avoir de l’harmonie en soi, d’en créer autour de soi. Ce n’est déjà pas si facile.