Hier dimanche, matin radieux. A huit heures sur la terrasse, j’installe le petit déjeuner, il fait délicieusement bon. Ce qui risque de ne pas durer, car il fait trop chaud déjà pendant les journées, d’une chaleur qui n’est pas de saison, comme si le printemps avait été zappé. A Paris, comme dans toutes les grandes villes, c’est vite pénible, étouffant dès qu’il fait chaud. (Et je l’ai ressenti particulièrement cet après-midi, sortant du boulot vers cinq heures, air pesant, la pollution s’y sent d’emblée qui irrite les yeux.)

Mais à l’heure matinale hier, quel régal ! Le café odorant, le jus de fruit, les croissants frais achetés à la boulangerie, le chant des merles, le jasmin qui commence à embaumer, remplaçant le chèvrefeuille dont la floraison est sur le déclin…

Je suis sur cette terrasse dans un espace privilégié, comme un petit coin villageois au cœur de la ville. Mais me saisit pourtant une envie violente de partir, de me balader dans la nature, les paysages changeants au détour de petites routes de campagne, l’envie de haltes à des terrasses d’auberge, l’envie de forêts profondes ou de vastes espaces au contraire qui n’arrêtent pas le regard, une envie de grandes marches, de montagnes à gravir ou d’une côte à longer, une envie d’explorations, de paysage nouveaux, de lieux à découvrir, une envie de me carapater loin…

Ce n’est pas pour aujourd'hui et pas pour tout de suite mais, bon, ça vient…

En attendant il y a les voyages cinématographiques et ces derniers jours il y en a eu beaucoup. Ça c’est l’effet Cannes qui titille mes envies et me pousse plus encore que d’habitude vers les salles obscures. Un film tous les soirs, il y a là un côté consommation, accumulation culturelle qui finit par lasser, de là peut-être aussi ces envies de grands espaces réels et non seulement filmiques, l’envie du monde par mes yeux mêmes, l’envie du corps en mouvement, l’envie du vent sur le visage, du ressenti de la marche, de la fatigue dans les pattes.

Mais, tout de même, ne boudons pas notre plaisir j’ai vu des films intéressants et je me booste ce soir pour en dire quelques mots.

« Midnight in Paris » : Bof, le moins intéressant des quatre films vus. C’est du Woody Allen, ça ne peut pas être mauvais, on passe toujours un moment plaisant ce qui n’est déjà pas mal. Il y a le plaisir de découvrir Paris, celui d’aujourd'hui et celui des années 20, au miroir de l’imaginaire des francophiles américains. Il y a comme toujours l’art du dialogue et des situations, la drôlerie des oppositions entre personnages typés. Mais le film est moins rapide que d’autres fois, la construction moins brillante, il suit une thématique unique d’où finalement une certaine répétitivité. Il fait sourire et rêver et comporte sa touche d’émotion, surtout vers la fin, mais d’une façon plus superficielle et téléphonée que dans d’autres opus. Ce serait bien que Télérama cesse de crier au génie par principe, parce que c’est du Woody Allen !

« La balade de l’impossible » : J’ai bien aimé. J’avais aussi beaucoup aimé le livre. Il y a un louable effort dans la façon même de filmer, dans la façon d’agencer les scènes pour tenter d’être dans la tonalité du livre, pour faire ressentir la présence nostalgique du passé, l’impossibilité à jamais y revenir, à retrouver les amours perdues. Je trouve en général oiseux le débat récurrent sur films et livres, ce sont deux arts différents et qui jouent sur des registres différents au point que la comparaison est souvent dépourvue de sens. Mais ici tout de même il me semble que la littérature est plus forte que le cinéma, les mots écrits laissent plus de place à l’imaginaire pour remplir les blancs, nos propres ressentis se déploient plus facilement dans les creux du texte que dans l’entre deux des images, la part de mystère des personnages qui les rend d’autant plus attirants y est mieux préservée. Cela m’a frappé particulièrement dans les évocations par les jeunes femmes de leur sexualité, de leurs envies, fantasmes ou blocages. Ce sont pourtant les mêmes mots que dans le livre. Mais là où, sans pourtant rien perdre de leur éventuelle crudité, ils se glissaient dans une sorte d’aura poétique, ils accompagnaient le mystère des personnes, ici ils m’ont paru plus secs, plus lourds, comme trop insistants, les rendant moins crédibles et moins émouvants au spectateur qu’ils ne l’étaient au lecteur.

« La conquête » : Je me suis régalé. On baigne dans le spectaculaire de la politique, on jouit d’assister aux premières loges aux combats entre des grands fauves qui se haïssent. Le réalisateur évidemment n’était ni dans la conscience de Nicolas Sarkozy le 6 mai, ni caché sous les tables lors des têtes à têtes entre rivaux. Mais si l’on rapporte le spectacle aux souvenirs que l’on garde des affrontements effectifs et publics comme de tout ce qui avait transpiré de la crise de couple de Sarkozy dans la même période, force est de constater que ce vraisemblable qui nous est présenté prend une extraordinaire force de vérité même s’il ne prétend pas la retracer. Le film repose aussi sur une performance extraordinaire d’acteur. Podalydès est exceptionnel, il n’est pas spécialement grimé pour apparaître comme un sosie de Sarko, au contraire il en reste volontairement distinct ce qui rend d’autant plus troublant la façon dont il s’empare du personnage au travers de sa gestuelle et de son phrasé.

« Le gamin au vélo » : un bon Dardenne. En entrant dans le cinéma, on se dit, ça va être toujours un peu le même film, la même ambiance un peu misérabiliste, les même types de personnages malmenés par la vie et peut-être que l’on va s’ennuyer. Mais non, pas du tout. Le film nous scotche littéralement, passé quelques moments d’inquiétude au tout début. La mise en scène est d’une remarquable efficacité, tout à l’énergie, sans la moindre graisse, sans temps mort, on ne s’appesantit pas sur des explications, la caméra se contente de montrer, de suivre les personnages au plus près de leur pérégrinations. C’est à la fois très sombre et pas désespéré du tout. Le geste gratuit existe, le geste de pur amour qui ne demande rien. Le film tient aussi beaucoup au jeu du jeune acteur, vraiment excellent, qui nous fait ressentir la profondeur de sa blessure d’amour trahie, l’intensité de sa violence sous les différentes formes qu’elle prend, soit qu’elle tente de s’évacuer en corps à corps avec son vélo, soit qu’elle reste rentrée, soit qu’elle éclate de façon spectaculaire. Mais il nous laisse aussi deviner derrière cette carapace que lui fait la dureté de sa vie, son besoin de tendresse et sa capacité finalement à accueillir l’amour qu’on lui porte.

De ces quatre films, je me rends compte en écrivant, que c’est celui que je trouve le plus fort, celui sans doute qui restera le plus marqué en moi.


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