Ces jours-ci je ne cesse d’accomplir des choses pour la dernière fois !

A vrai dire notre vie est largement faites de dernières fois mais le plus souvent on ne se pose pas la question : ce pays ou cette ville que l’on visite y retournera-t-on jamais, ce film que l’on voit, ce livre que l’on lit, le reverra-t-on, le relira-t-on un jour, cette personne à laquelle on dit « au revoir » la croisera-t-on à nouveau ? Et heureusement d’ailleurs qu’on ne se pose pas sans cesse la question et que la vie se file comme elle vient et non dans la sombre lumière de sa finitude.

Mais il est des moments où la pensée de la dernière fois ne peut pas ne pas s’inviter. Elle pare alors l’instant, non de tristesse mais d’une sorte d’aura douce et un peu mélancolique. Et, bien sûr, les jours où l’on s’apprête à terminer sa carrière professionnelle font partie de ces moments.

Aujourd'hui dernier dossier bouclé pour un consultant, dernière signature apposée sur un avis donné. Maintenant j’en suis au rangement de mes dossiers et de mes armoires. Beaucoup de classement vertical. Tant de choses accumulées au cours des années et dont beaucoup auraient dû être dégagées depuis longtemps. En passant je retrouve des vieux documents, certains me rappellent des moments difficiles, d’autres des succès et de belles réalisations.

La semaine passée, dernière vague de ces réunions rituelles typiques de la fin de l’année où élèves et familles demandent la révision de décisions scolaires prises par les établissements. Depuis des années j’ai siégé de nombreuses fois dans ce genre de commissions. Ces réunions sont lourdes, parfois très longues, souvent pénibles, on ne peut s’empêcher dans bien des cas de douter du bien fondé des décisions que l’on y prend. Parfois le travail s’y fait dans l’harmonie et dans un bon climat de dialogue, dans l’écoute bienveillante mais d’autres fois ce n’est pas le cas et ces réunions peuvent alors être bien pénibles. Fort heureusement cette dernière commission s’est bien passée, je suis content de terminer sur cette note là, dernier cas traité, nous ne terminons pas trop tard, c’est agréable je vais pouvoir profiter de ma fin d’après-midi que je craignais devoir être blindée, je range mes petites affaires dans ma sacoche, je serre la main des différents participants, ils ne savent pas mais moi je sais que c’est ma der des der, je sors dans l’après-midi finissante, allègement, soulagement, et en même temps, bien présente, cette mélancolie des dernières fois.

Et puis encore le repas de fin d’année des principaux et proviseurs des établissements de mon secteur. Chaque année il se fait dans un lycée différent mais cette année il se trouve que ça se passait dans un célèbre établissement sur la Montagne, celui-là même où j’ai été élève il y a quelques décennies. Il faisait bon, nous avions installé les tables dans la cour du collège, ex petit-lycée, je revois très précisément l’endroit où étaient tracées des lignes avec le numéro des classes où, en ce lointain jour de septembre, petit gamins émus et un peu anxieux, nous devions aller nous mettre en rang, pour moi sur la ligne de la classe de 6°A 2, en attendant le professeur qui allait nous prendre en charge. Je suis revenu dans ce lycée à plusieurs reprises au cours de ma carrière professionnelle et aussi en tant que parent d’élève quand mes fils y étaient. Mais plutôt côté lycée, jamais dans cette cour de collège. Et il est bien vraisemblable que je n’y mettrai plus jamais les pieds. J’ai été très heureux que cette petite fête se passe là, j’en ai ressenti une véritable émotion, la boucle est bouclée… Je suis parti dans les derniers, j’ai retraversé seul le lycée, j’ai marché très lentement dans les cours et les couloirs pour rejoindre la sortie. Je me suis arrêté un bref moment dans la cour d’honneur, contemplant les bâtiments, la tour se détachant sur le beau ciel nocturne et je me suis laissé assaillir par mes souvenirs. Puis je suis sorti et c’était fini, le moment était clos et pour le coup j’ai ressenti un pincement un peu douloureux. Je suis rentré à la maison à pied, prenant le temps, descendant la rue Mouffetard, remontant les Gobelins : terrasses débordantes, jeunes gens joyeux, filles légères, couples qui s’embrassent, et moi je passe, me disant que je reprendrais bien le film là où je l’avais laissé en ce temps là, que je referais bien le chemin. Difficile de ne pas avoir un peu le blues, mais en même temps c’était un si bon moment !

Dernières fois. Première fois… Etrange concomitance. Mon fils l’ainé, revenu en France, a démarré ce lundi même son premier vrai contrat de travail !

Autre concomitance : je vais arrêter ce blog au moment où j’arrête ma vie professionnelle. Ce n’était pas du tout programmé comme ça. Mais bien sûr c’est tout sauf un hasard. On aurait pu penser, et je l’ai cru un moment, que le temps libéré me donnerait envie de reprendre en force mon activité de blogueur. Il n’en est rien, au contraire. Ce qui l’emporte c’est l’envie de tourner la page, de tourner toutes les pages en même temps.

Je ne vis pas ce passage négativement. Je ressens au contraire une bonne excitation joyeuse même si elle est teintée d’inévitable mélancolie.

Les dernières fois ouvrent aussi sur des premières fois.

Enfin, c’est ce qu’il faut se dire…