Je reviens du bureau. J’ai été y faire l’état des présents, j’ai transmis mes états de grévistes et puis je me suis moi-même déclaré gréviste et je suis rentré à la maison avec une certaine légèreté à me sentir ainsi dégagé de cette journée de travail, à m’octroyer ce temps au prix d’une retenue de salaire, affirmation de ma liberté.

Je fais grève mais c’est ma grève. Je me sens très éloigné des invectives trop faciles sur la dérive libérale généralisée, sur ces méchants qui nous gouvernent et qui ne font que rajouter de la précarité pour le seul profit des employeurs forcément uniquement assoiffés de profits, je me sens très éloigné des solutions simplistes, des « ya ka » et des « faut qu’on » qui constituent la majorité des réponses. Je suis convaincu qu’il faut aller vers des aménagements qui donnent plus de souplesse à la société en général et plus d’adaptabilité au marché du travail et spécialement dans les secteurs les plus protégés comme ceux de la fonction publique qui naturellement précisément parce qu’elle est bien protégée par son statut sera encore une fois la plus mobilisée. Je ne sais pas bien ce qu’il faut faire, je ne me sens pas les compétences de donner des réponses, je ne sais pas si des solutions inspirées du modèle danois de flex-sécurité sont applicables ou partiellement applicables en France. J’ai en tout cas la conviction que c’est compliqué, que ce n’est pas simplement une affaire de gentils contre méchants. Au fond j’ai l’impression que je fais surtout grève contre une forme de mépris, contre l’arrogance technocratique, contre la mal-gouvernance. Finalement je fais une grève très politique.

Pourtant je ne vois guère non plus se profiler des issues favorables sur ce terrain. Une crise ça montre que ça bouge, oui, mais ce n’est pas en soi la garantie qu’il en sortira du meilleur (ça c’est une réponse à Alain qui dans un commentaire laissé sur une de mes dernières entrées me semblait avoir une vision bien optimiste de la vertu des crises : il y en a peut-être qui permettent aux forces nouvelles de s’affirmer, de bouleverser la donne, de faire avancer la société (mai 68 d’une certaine façon, dans certains domaines) mais les crises dans des climats régressifs où domine le désespoir social peuvent mener au pire (l’Allemagne d’avant le nazisme). Notre situation n’a rien à voir avec ce dernier exemple naturellement, c’est juste pour dire que la crise n’est pas en soi gage de positivité.) Quand on pense que le Sarko se débrouille pour apparaître en l’occurrence comme plus ouvert que Villepin, faut le faire ! L’état profondément divisé de la gauche ne laisse en tout cas guère entrevoir d’alternative crédible.

Je me suis mis en grève aussi parce que j’ai envie d’aller manifester. Là encore je ne sais pas bien avec qui je me mettrais. Certainement pas avec les « chers collègues » avec les syndicats dominants de la boutique qui sont toujours dans un corporatisme lamentable, sur une défense des acquis qui conduit par principe à s’opposer à toute remise en cause des statuts et des modèles d’organisation du travail. Peut-être avec la confédération CFDT qui me semble être l’organisation la plus capable d’une ouverture intelligente. Je sais bien que de toute façon je ne serais pas particulièrement à l’aise, je n’arrive plus à me sentir en phase dans le collectif.

Mon envie de manifester est surtout principielle, je veux réaffirmer que l’on peut descendre dans la rue, que le droit de manifester est intangible, qu’il est hors de question de se laisser impressionner ou apeurer par les lumpen qui peut-être, qui sans doute viendront y faire de la casse. J’emploie ce mot de lumpen même s’il fait référence à une analyse marxiste des classes sociales qui n’est plus trop d’actualité c’est le moins qu’on puisse dire, parce qu’au moins il souligne que ces gosses perdus mais redoutablement dangereux pour l’avenir de la démocratie sont le produit de l’exclusion sociale que notre société a construite, ce ne sont pas les gosses des cités ou les bruns-blacks en général comme d’autre dénominations peuvent conduire à l’induire.

Aller je déjeune, puis j’enfile mes baskets et mon blouson et en route…