Dans un billet qui commence à dater Coumarine se disait surprise, voire un peu inquiète de s’apercevoir que des lecteurs plongeaient dans ses archives, menant une exploration dans le profondeur temporelle de son blog. J’étais quant à moi surpris de sa surprise et étonné de ses inquiétudes. Ma réaction est tout à fait différente, voire opposée. Je suis ravi que des gens aillent se balader dans mes archives, j’y vois une sorte de reconnaissance, une marque d’intérêt qui va au-delà du billet du jour lu par habitude (pour ceux qui me pratiquent régulièrement) ou par intérêt pour un sujet précis (pour ceux qui y auront été conduit par une requête Google). D’autres commentaires déposés chez Coumarine montraient bien que toutes sortes de réaction existaient sur ces questions. Ainsi lisait-on à quelques lignes d’intervalle : « Moi j'aime bien quand on lit mes vieilles choses, même si certaines ont mal vieilli. Je n'ai pas envie d'effacer ma vie qui a existé. » (Ppm) ou au contraire « Je ne relis jamais mes anciens messages. Ils sont l'expression d'un moi momentané perpétuellement remplacé par un autre » (Mèd’céline).

J’ai pensé qu’il valait la peine de creuser un peu la question me rendant compte que ces réactions contrastées renvoyaient à des conceptions assez différentes de l’écriture en ligne et des rapports que l’on entretient soi-même avec sa propre écriture et avec le passé de son écriture. J’avais donc commencé un billet là-dessus que j’ai ensuite laissé en plan. Je l’ai repris ce soir et le voici.

Il me semble qu’on pourrait opposer ceux que j’appellerais, faute de mieux, des blogueurs du temps court à d’autres que je dirais blogueurs du temps profond.

Pour les premiers ce qui compte surtout c’est le billet du jour, ou en tout cas les billets récents, ceux qui sont vivants dans l’immédiat, qui puisent leur saveur dans leur actualité, qui existent avant tout en tant qu’ils sont support d’une communication. Ils valent par l’exercice d’écriture qu’il représente (écrire le blog c’est comme faire ses gammes, je crois que Coum a employé cette expression quelquepart). Ils valent par la valeur propre, individuelle, à laquelle chaque billet atteint, leur empilement n’est que le fruit du temps qui passe et n’apporte pas de dimension supplémentaire.

Pour les seconds l’accumulation des billets fait sens. Se sculpte alors progressivement quelquechose qui tire sa valeur des continuités ou des évolutions qui apparaissent ainsi que des allers et retours qui s’effectuent entre le passé et le présent. La succession des billets s’inscrit dans un « work in progress » et finit par former œuvre si je peux employer ce terme sans qu’on y mette aucun jugement de valeur qui en ferait quelquechose de supérieur aux blogs du temps court. Et au-delà ce travail en regard du texte passé contribue à la construction permanente de soi : le moi d’aujourd'hui est informé, enrichi, par le moi d’hier.

Etre blogueur du temps court ne signifie pas qu’on n’attache pas d’importance à ce qui a été écrit et qu’on ne verrait pas son site disparaître avec déplaisir en cas par exemple de crash de son hébergeur mais néanmoins on n’aura pas la même obsession de la conservation de ce qu’on a écrit. Enlever un billet dans lequel on ne se reconnaît plus, voire effacer carrément un blog passé ne sera pas inconcevable. Il en est tout autrement pour les blogueurs du temps profond. J’aurais pour ma part le sentiment de me mutiler ou d’être infidèle à moi-même en enlevant la moindre ligne de ce que j’ai écrit. J’ai eu d’ailleurs la même réaction quand j’ai déposé à l’APA, mon texte Traces. Il y avait là des pages dont j’étais gêné qu’elles puissent être lues et dans lesquelles je ne me reconnaissais plus, mais il m’a paru impossible de remanier ce texte d’une quelconque façon (ou alors il aurait fallu réécrire complètement, en faire tout autre chose, n’utiliser ces vieux textes que comme un matériau).

Ces deux conceptions induisent plus d’une différence. Les blogueurs du temps profond intègrent souvent au sein de leur texte des liens vers des pages passées, ils attachent de l’importance à la présentation de leurs archives pour faciliter la navigation temporelle dans le texte. Je complète pour ma part l’archivage basique qu’offre canalblog par une page particulière, hébergée sur mon ancien site, dans laquelle je fais figurer non seulement les dates de mes billets, mais leur titre, voire une explicitation de leur sujet. Cela me sert à moi d’abord bien sûr, mais il me plaît que d’autres aussi puisse de la sorte aller m’explorer sous toutes mes coutures dans la profondeur du temps. Cette possibilité de navigation dans le temps est une des vertus principales que j’ai trouvé à l’écriture en ligne dès que j’ai commencé à la pratiquer. C’était quelquechose d’impossible à réaliser avant l’informatique. Enfin presque impossible : Qu’est ce que « Le temps immobile » de Claude Mauriac sinon une magnifique approche intertextuelle, avant même qu’existent les moyens techniques que l’informatique nous a depuis offert ?

Les blogueurs du temps long attachent aussi sans doute moins d’importance à la communication immédiate avec leur lecteur, en tout cas celle-ci pèse moins dans la détermination des billets qu’ils écrivent. Il est significatif que certains refusent même la forme du blog et préfèrent en rester à des sites classiques, n’offrant pas la possibilité de déposer des commentaires. Je pense à Eva bien sûr qui s’est souvent exprimée sur le sujet mais à d’autres anciens aussi comme par exemple, Ophélia l’Immédiate ou d’autres.

Bien sûr comme toute opposition celle-ci n’a rien d’absolue. Chaque blog se situe sur un continuum entre les deux extrêmes. N’empêche il me semble que poser cette dichotomie est pertinent pour expliquer bien des différences dans nos façons de bloguer et fécond pour permettre à chacun de mieux comprendre sa propre pratique.