Mes lecteurs le savent, je suis quelqu’un qui a une forte pulsion de conservation. J’ai gardé à peu près tout ce que j’avais écrit, y compris des cahiers d’adolescents à peu près illisibles ou des amorces de récits ou de romans qui dorment dans des boîtes d’archives. Pour ce qui est de l’écriture intime, je ne suis pas capable comme certain d’écrire puis de détruire en jugeant que cette sorte d’écriture vaut surtout dans le geste éphémère de la produire. J’ai toujours eu cette fibre collectionneuse y compris sur d’autres terrains. Par moments j’ai frisé une collectionnite à la limite de la névrose. Je me suis assez souvent posé la question à propos de cette activité même de tenir journal : que signifie au profond de soi cette tentative forcément vaine de retenir quelque chose du temps qui passe en l’écrivant, parfois au détriment de la vie même ? Et l’idée de conserver tout cela au-delà même de moi a toujours vaguement été présente sans que je sache sous quelle forme ce serait possible.

C’est cette forme d’esprit en tout cas qui m’a conduit à l’APA, dont la fonction première, avant de consister à réunir des personnes qui s’intéressent ou pratiquent l’autobiographie, est de conserver des témoignages et des écrits de personnes ordinaires qui sans cela auraient tous les risques d’être perdus. C’est elle qui m’a conduit ensuite à déposer, non sans hésitation, une partie de mes propres textes. Et c’est elle qui m’a amené plus récemment à y conduire avec d’autres une réflexion sur la préservation de cet espace nouveau mais éminemment fragile d’expression qui se constitue sur internet.

Quand l’APA m’a proposé ainsi qu’à d’autres blogueurs, de participer à une sorte de veille internet pour repérer des blogs qui nous paraissaient intéressants et les soumettre à la BNF qui se proposait de les collecter dans le cadre de sa politique d’archivage du web, j’ai été très intéressé et me suis porté volontaire pour participer à cette collaboration.

Nous ne sommes évidemment pas dans une logique d’exhaustivité (même pas en rêve !), pas même dans une logique d’échantillon qui impliquerait que l’on se soit doté d’outils d’exploration, de catégorisation, d’évaluation qualitative ou quantitative qui n’existent pas. Notre travail est purement artisanal, très subjectif, on se contente d’attraper des morceaux de cette toile qui passent à portée de nos clics. Bien sûr nous faisons l’effort de sortir des territoires qui nous sont les plus proches pour repérer des blogs qui nous paraissent significatifs même s’ils ne nous accrochent pas personnellement et même si nous n’irons jamais les lire pour notre usage ou plaisir personnel. Notre petit groupe partage certes bien des goûts et intérêts communs, (ce n’est pas un hasard si nous sommes trouvés sur la toile et étions des blogamis avant d’être des participants à cette aventure), mais nos sensibilités, nos cercles ne se recoupent pas complètement, donc nous piochons des sites et blogs différents. Tout ça pour dire aussi que notre groupe est ouvert et que si quelque internaute venu d’autres territoires de la toile s’intéressait à la démarche c’est bien volontiers que nous l’initierions à notre méthode de travail et l’associerions à notre petite équipe.

Le travail démarré il y a deux ans donne ses premiers résultats concrets : constitution des premières couches d’archives dans les profondeurs des serveurs de la BNF, ouverture à la consultation de ces archives, réalisation par les bibliothécaires de parcours guidés au sein des collections et, ces derniers jours, présentation sur le blog des lecteurs de la BNF du parcours guidé « (S’)écrire en ligne : journaux personnels et littéraires », dans sa double composante de blogs d’écrivains et de journaux personnels.

Ça fait plaisir de voir ce travail ainsi reconnu.

Evidemment une autre forme de reconnaissance serait que ces archives soient largement consultées et qu’elles manifestent ainsi d’emblée leur utilité. La consultation a été ouverte de façon très expérimentale il y a un an seulement et de l’avis des bibliothécaires de la BNF la fréquentation reste très modeste à ce jour, presque trop modeste à leurs yeux. Moi ça me paraît tout à fait normal. Par définition un archivage ne prend son intérêt que dans le long terme. Il n’y a pas encore assez de recul. La plupart des sites collectés sont encore actifs ou en tout cas encore accessibles en ligne (quoique il y en ait déjà un certain nombre malgré un temps si court qui n’y sont plus). Mais, ne serait-ce que dans dix ans beaucoup auront disparus et qu’est-ce que dix ans à l’échelle historique où se place la BNF ? C’est peu à peu que la collecte prendra tout son sens. Certains d’entre nous viendront y retrouver avec plaisir des traces d’eux-mêmes par ailleurs effacées, des chercheurs viendront y humer l’air des premières années du nouveau siècle, et plus tard un passant curieux ou un petit-fils ou arrière petit fils (fille !) pris de l’envie de savoir d’où il vient se penchera peut-être sur les élucubrations de feu papy Valclair.