J’ai fait l’autre nuit un cauchemar, horrible entre les cauchemars !

Au réveil d’habitude ma curiosité pour les bizarreries de la nuit, fussent-elles déplaisantes, me fait me précipiter sur mon petit carnet de nuit pour noter au moment même du réveil toutes les images qui me viennent ce qui a pour vertu d’en rattraper certaines déjà en train de s’effacer. Mais pas là ! Surtout pas envie de retenir, encore moins d’aller gratter derrière. Je me suis levé, en m’ébrouant, pour tenter d’effacer au plus vite l’angoissante sensation que laissait le rêve en moi, pour tenter de l’oublier.

Et de fait je n’en garde pas grand-chose. Sauf l’essentiel, l’ambiance qui régnait, l’image ou plutôt le cri, le cri silencieux sur lequel je me suis réveillé.

Je ne sais plus les détails, je ne sais plus l’histoire, si histoire il y avait, mais je sais la peur, l’angoisse montant progressivement en moi, à mesure que je prenais conscience de l’horreur de la chose. Nous n’avions pas de nouvelle depuis un certain temps de notre fils ainé, des amis et amies à lui s’inquiétaient, nous nous questionnions mutuellement et montait en nous peu à peu, sans que personne ne le dise clairement l’idée que peut-être il s’était suicidé, l’idée que sûrement il s’était suicidé et c’était ça l’horreur du réveil, ce moment où ça apparaissait comme une évidence, un affreux : « bon sang mais c’est bien sûr »…

Tout va bien, je crois… Nous avons reçu récemment par le net des photos de lui où on le voit radieux sur un bateau dans la baie de San Francisco où il a participé à un Congrès scientifique. Il est maintenant rentré en Angleterre, apparemment ravi de son voyage et de sa première expérience de jeune chercheur dans un colloque international. Il a beaucoup de boulot à son labo et commence à s’atteler à la rédaction de sa thèse. Tout va bien. Tout va bien !

Mon malaise cependant est au-delà du rêve. Un rêve n’est qu’un rêve et je ne lui accorde aucune valeur absolue, encore moins l’idée qu’il puisse être en aucune façon prémonitoire. Mais il me ramène à un ressenti à l’égard de mon fils, un souci que j’ai de le voir toujours sage et sérieux, terriblement équilibré, presque trop. Je sais que beaucoup, qui ont à gérer de jeunes adultes difficiles et terriblement mal dans leur peau, nous envieraient. Mais je ne peux m’empêcher de me demander s’il n’y a pas derrière ce sérieux, derrière son abord ouvert et plutôt gai, derrière son humeur égale, tout de même un petit quelque chose qui cloche. J’ai cette impression, peut-être trompeuse à la distance où nous sommes, j’espère trompeuse, que depuis la rupture qui commence à dater sérieusement d’avec un bel amour adolescent, il a une vie sentimentale plutôt pauvre et qu’il ne profite guère de ses années d’étudiant prolongé pour faire la fête, multiplier les rencontres et les amours, bref pour s’éclater un peu.

Bref il me fait penser, quasi douloureusement, à un autre jeune homme sérieux de ma connaissance, un jeune homme d’autrefois, il me fait penser à moi-même au même âge, mon passage dans les années de l’après-68 corseté dans mon sérieux organisationnel et groupusculaire, passant à côté, quant aux sentiments et à la vie relationnelle, de toute l’effervescence libertaire de l’époque. Je m’occupais de révolution alors qu’il s’occupe de physique, mais à part ça… Enfin j’espère que je me trompe, que je projette et qu’il n’a pas pris de moi cette incapacité à vivre sa jeunesse pleinement et dans toutes ses dimensions.