J’ai renoué hier avec mes petits bonheurs cinéphiliques du vendredi, je suis entré dans mon week-end par une excursion jusqu’au quartier Bibliothèque et une plongée dans une de ses belles salles de cinéma. J’y ai vu « Poetry » de Lee Changdong.

C’est un très bon film par la richesse de ses thèmes entrecroisés, par l’émotion qu’il dégage, par la qualité de sa mise en scène. Beaucoup repose aussi sur le jeu et l’intensité de présence de son actrice principale vraiment remarquable.

J’ai aimé ce film mais je l’ai trouvé dur, très dur, il m’a cueilli comme d’un uppercut à l’estomac. Et je suis pas sorti requinqué de la salle. Mais je suis certain que la façon dont on reçoit un film comme celui-là dépend énormément de nos dispositions intérieures au moment où on le voit.

Certes il y a de la beauté dans le monde, il y a de la beauté dans les mots et dans la poésie, et dans les efforts des humains pour tenter, face à la dureté du monde et aux malheurs de la vie, face à la marche inéluctable de tous et de chacun vers la dégradation et la mort, de s’arrimer à cette beauté. C’est la leçon de vie que donne cahin-caha l’admirable petite grand-mère qui se débrouille comme elle peut, entre son début d’Alzheimer, ses activités de ménage et d’auxiliaire de vie (comme on dit maintenant !) auprès d’un vieillard hémiplégique, ses difficultés avec le petit-fils dont elle a seule la charge et qu’elle tente d’élever, sa confrontation au drame dont cet adolescent est, avec d’autres, responsable. La petite dame fait face tant bien que mal, elle parait si fragile et si frêle, toute menue, dans ses habits colorés et avec son petit cabas, ballotée par tout ce qui arrive et sur lequel elle semble avoir si peu de prise. Elle s’inscrit à un cours de poésie, se passionne, voudrait bien faire mais ne croît pas y parvenir. Dans son cheminement, au milieu des difficultés, il y a des moments d’épiphanie de cette beauté comme cet échange magnifique dans la lumière de l’été avec la paysanne qu’elle venait voir pour de toutes autres raisons.

Mais ce n’est pas cette beauté qui domine le film mais la cruauté du monde et de la vie. Rien de lourd ou de pesamment démonstratif pourtant, rien de caricatural, simplement le cinéaste ne nous épargne rien du sordide des êtres et des situations, montrées frontalement, sans litote, sans « poésie », avec un réalisme cru : La douleur quasi folle de la mère devant sa fille suicidée, l’ambiance dépersonnalisée des hôpitaux, l’adolescent consternant d’apathie et de révolte mal placée, sa dureté à l’égard de sa grand mère, la veulerie des pères et leurs immondes marchandages, la dégradation physique du vieillard hémiplégique, jusqu’à cette scène où ce corps torturé tente dans une dernière et éprouvante étreinte sexuelle de se prouver qu’il est encore vivant, tout ça crée une ambiance pesante que n’effacent pas les cours de poésie, les lectures au club, la contemplation de la beauté d’un feuillage et l’effort de la mettre en mots.

Ce n’est donc pas la rédemption par la poésie. Pas du tout. Heureusement sans doute car le film sinon en serait mièvre. La poésie ne sauve pas. Elle n’efface pas le malheur du monde ni l’inéluctable de la dégradation et de la disparition. Tout au plus aide-t-elle à vivre. Vous me direz : ce n’est déjà pas mal.

Ma vision et mon ressenti au sortir du film m’ont évoqué ce que je viens de lire à propos du dernier livre d’Alexandre Jollien « Le philosophe nu ». Il développe l’idée, si j’ai bien compris, que la maîtrise de la douleur et la sérénité ne sont pas si facile à atteindre et que la question est celle de l’accueil de la douleur qui est nous, de son apprivoisement, celle du « faire avec », plutôt que celle de son impossible éradication. Je n’ai rien lu de cet auteur mais cet article m’a donné envie de le rajouter à ma PAL virtuelle, un de plus !

Poésie du ciel ! Quand je suis sorti du cinéma il y avait, sur fond de ciel d’encre, un arc-en-ciel superbe formant un demi cercle complet, ce qui est rare. De là où je l’ai vu, le sommet de l’arche colorée passait pile-poil au-dessus de l’une des tours de la Bibliothèque, qu’elle enveloppait ainsi d’une espèce de halo magique.

J’ai contemplé cette beauté, j’en ai été ému et réjoui, sans pourtant que cela allège véritablement ce que j’avais dans le cœur.

N’empêche c’était beau et c’était bien que ce soit beau.

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