J’ai déserté mardi et mercredi derniers mes écrans habituels, ceux de mon ordinateur et de mes blogs pour me poser devant l’autre écran, celui que je ne regarde plus que très exceptionnellement, celui de la télévision.

C’est qu’il s’y donnait un téléfilm de Nina Companeez, reprenant, excusez du peu, La Recherche du Temps perdu dans son ensemble. Projet démesuré, Visconti puis Losey ont renoncé et les divers films qui ont été réalisés ensuite n’ont portés que sur des parties limitées de la cathédrale proustienne.

J’avais au démarrage de sacrées préventions et craignais le pire. D’ailleurs ça démarrait mal. Micha Lescot, incarnant le Narrateur, grand dadais un peu dégingandé au ton par trop geignard, cadrait mal avec l’idée que je m’en faisais. Mais passé le premier quart d’heure, je m’y suis fait et suis entré peu à peu dans le film qui, au final, me parait une évocation excellente de l’œuvre, du temps et des mondes qu’elle décrit, des thématiques psychologiques qu’elle aborde.

Je dis bien « évocation ». C’est ainsi qu’il faut le voir. Et non pas comme une impossible adaptation. Le film pour moi a créé des réminiscences, a fonctionné en quelque sorte comme une madeleine par rapport à mes propres souvenirs de lecture. Il n’est en rien venu brouiller les images que je pouvais avoir. Cette réussite tient d’abord à ce que le texte même de Proust est présent, son phrasé, son style inimitable, tant dans la voie off que dans les dialogues (dont, au passage, on perçoit d’ailleurs avec plus de relief qu’à la lecture la vigueur satirique et la vertu comique). Je me suis régalé rien qu’à l’écoute de ces fragments de texte. Les lieux, les décors, les ambiances sont parfaitement rendues. Il ne s’agit pas ici de la simple illustration que procurerait des décors impeccables mais bien d’une certaine façon de les filmer, dans telle qualité de lumière, avec tel mouvement de caméra : lorsqu’on voit s’avancer sur la digue « la petite bande » c’est bien tout ce que l’on a soi même fantasmé des jeunes filles en fleur qui parait. Dans l’ensemble les acteurs sont convaincants, y compris Micha Lescot une fois qu’on a effectué l’accommodation nécessaire. Mais l’essentiel de la réussite vient de l’habileté de la composition et du montage, de la capacité à tresser entre elles de façon convaincante les scènes retenues afin de les rendre évocatrice d’une bonne partie des thématiques de la Recherche. Tout ce qui concerne Combray et l’enfance n’est pas traité en tant que tel mais s’invite plutôt habilement par quelques réminiscences en cours de route et naturellement dans la scène finale.

J’ai lu ici ou là des commentaires incendiaires, évoquant la dénaturation, le total contresens que constituerait notamment l’assimilation trop directe du Narrateur à Proust lui-même. Même si cela gomme en partie la distance temporelle que Proust a voulu y mettre et la transfiguration par l’art de l’expérience intime de l’auteur, c’est bien celle-ci tout de même qui est la source profonde de la Recherche et donc cela ne m’a en rien gêné. Bien sûr ça décomplexifie l’œuvre mais nul ne dit que le film est le tout de la Recherche, aucune adaptation d’aucune œuvre au cinéma ne peut l’être et pour l’immensité de l’œuvre proustienne encore moins que pour d’autres, et c’est pourquoi je préfère parler d’évocation plutôt que d’adaptation.

En tout cas j’ai ressorti mon Proust. Je l’ai lu en plusieurs périodes : Du côté des chez Swann et jusqu’au milieu des Jeunes filles à la fin de l’adolescence ; plus tard depuis Les Jeunes filles et jusqu’à la fin de Sodome et Gomorrhe ; plus tard encore, Le Temps retrouvé ; et je n’ai complété qu’après, dans les années 2000, après avoir vu les films de Ruiz et d’Akermann, avec La Prisonnière et La Fugitive. Comme quoi le cinéma, déjà, m’avait ramené au texte. Là je crois que je vais aller butiner mais plutôt dans ces volumes de la fin que je connais moins, même si, demi paradoxe, je les ai lus plus récemment.

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