Samedi dernier, pendant mon séjour dans le midi, j’ai rejoint en fin d’après-midi ma cousine à la maison de retraite pour aller rendre visite à sa vieille mère.

J’essaie de passer la voir à chacun de mes séjours là-bas. La très vieille dame me paraît à chaque fois un peu plus tassée sur elle même, un peu plus réduite, un peu plus évanescente. Même sa tête dont les joues fripées semblent rentrer dans les mâchoires, paraît rapetisser. On pourrait imaginer qu’à force, bientôt il ne restera presque plus rien, comme une tête réduite de Jivaro, comme un corps momifié.

Elle garde les yeux le plus souvent fermés, les mains recroquevillés sur ses draps. Elle ne lit plus, elle ne regarde plus la télévision. Quand elle a des visites elle ouvre un peu les yeux, dodeline de la tête pour marquer qu’elle a perçu le visiteur, parfois prononce dans un souffle une bribe de parole.

Pendant les beaux jours ma cousine, aidée d’une infirmière, l’assoit sur sa chaise roulante et la descend un moment dans le jardin, pour qu’elle puisse ressentir un peu l’air, le feuillage, le ciel.

Ma cousine reste quatre heures avec elle, chaque jour, sans exception, entre 15 et 19h. Et le dimanche elle vient même prendre son déjeuner avec elle. Elle est là, elle l’assure de sa présence, elle lit son journal ou des magazines, lui parle de temps en temps, répond à ses sollicitations, profite des visites s’il y en a, qui sont autant des visites pour elle que pour la vieille dame. A l’heure du dîner elle la nourrit, lui donnant quasiment la becquée, utilisant toutes sortes de moyens pour essayer de la faire manger, des ruses même, un peu comme on le ferait à un très petit enfant. C’est comme ça depuis plusieurs années. Enfin plutôt c’est de pire au pire, au début la vieille dame était un peu plus mobile, un peu plus active, un peu plus présente.

Après avoir posé doucement mes lèvres sur sa joue fripée, je m’assois, je donne à voix forte quelques nouvelles de mon père, de mes enfants, je parle de la maison, des travaux, de ma journée. Je sais qu’elle entend, elle le manifeste à quelques petits signes, lève parfois sa paupière et porte son regard dans ma direction.

J’échange avec ma cousine et je sais que la vieille dame nous écoute.

Et dans les blancs – il y a forcément beaucoup de blancs – je pense. Je me demande le sens que ça a cette lente, interminable défaite. Ne vaudrait-il pas mieux pour elle-même, pour sa fille, qu’elle se retire, qu’elle éteigne ce qui lui reste de souffle vacillant ? Je pense à Montherlant, à Madame Jospin mère, à d’autres, qui ont fait des choix radicaux, indépendamment même de toute grave maladie et de la souffrance, simplement pour prévenir la déchéance, pour partir avant le naufrage. Je pense mais ne sais que penser !

Ma cousine évoque un point d’histoire familiale dont nous avions parlé à table la veille sans trouver la réponse. Elle se penche vers sa mère :

« La femme de l’oncle Paul – mon arrière grand père – c’était une quoi déjà, on ne le retrouvait plus… »

C’est à peine audible mais ça sort dans la seconde : « une Pagès ».

Ma cousine reprend :

« Et la tante Marie-Rose, elle était morte jeune, n’est ce pas, la tuberculose ? »

« Non… typhoïde… à trente deux ans »

Il faut s’approcher pour entendre mais elle continue

« Et sa sœur, jeune aussi… malheureuse… suicide… le père méchant… la maison coupée en deux »

Ainsi dans cette coque si percluse, si cabossée, si souffrante sûrement, il reste des noms, des images, des personnes. Peut-être que le plus clair de sa vie consiste à se mouvoir parmi ces ombres encore bien dessinées, au fil de ses rêveries et de ses assoupissements, et qui sait, peut-être que malgré tout, elle y fait de beaux voyages.