16 octobre 2009
Quand la vieillesse est un naufrage
Samedi dernier, pendant mon séjour dans le midi, j’ai rejoint en fin d’après-midi ma cousine à la maison de retraite pour aller rendre visite à sa vieille mère.
J’essaie de passer la voir à chacun de mes séjours là-bas. La très vieille dame me paraît à chaque fois un peu plus tassée sur elle même, un peu plus réduite, un peu plus évanescente. Même sa tête dont les joues fripées semblent rentrer dans les mâchoires, paraît rapetisser. On pourrait imaginer qu’à force, bientôt il ne restera presque plus rien, comme une tête réduite de Jivaro, comme un corps momifié.
Elle garde les yeux le plus souvent fermés, les mains recroquevillés sur ses draps. Elle ne lit plus, elle ne regarde plus la télévision. Quand elle a des visites elle ouvre un peu les yeux, dodeline de la tête pour marquer qu’elle a perçu le visiteur, parfois prononce dans un souffle une bribe de parole.
Pendant les beaux jours ma cousine, aidée d’une infirmière, l’assoit sur sa chaise roulante et la descend un moment dans le jardin, pour qu’elle puisse ressentir un peu l’air, le feuillage, le ciel.
Ma cousine reste quatre heures avec elle, chaque jour, sans exception, entre 15 et 19h. Et le dimanche elle vient même prendre son déjeuner avec elle. Elle est là, elle l’assure de sa présence, elle lit son journal ou des magazines, lui parle de temps en temps, répond à ses sollicitations, profite des visites s’il y en a, qui sont autant des visites pour elle que pour la vieille dame. A l’heure du dîner elle la nourrit, lui donnant quasiment la becquée, utilisant toutes sortes de moyens pour essayer de la faire manger, des ruses même, un peu comme on le ferait à un très petit enfant. C’est comme ça depuis plusieurs années. Enfin plutôt c’est de pire au pire, au début la vieille dame était un peu plus mobile, un peu plus active, un peu plus présente.
Après avoir posé doucement mes lèvres sur sa joue fripée, je m’assois, je donne à voix forte quelques nouvelles de mon père, de mes enfants, je parle de la maison, des travaux, de ma journée. Je sais qu’elle entend, elle le manifeste à quelques petits signes, lève parfois sa paupière et porte son regard dans ma direction.
J’échange avec ma cousine et je sais que la vieille dame nous écoute.
Et dans les blancs – il y a forcément beaucoup de blancs – je pense. Je me demande le sens que ça a cette lente, interminable défaite. Ne vaudrait-il pas mieux pour elle-même, pour sa fille, qu’elle se retire, qu’elle éteigne ce qui lui reste de souffle vacillant ? Je pense à Montherlant, à Madame Jospin mère, à d’autres, qui ont fait des choix radicaux, indépendamment même de toute grave maladie et de la souffrance, simplement pour prévenir la déchéance, pour partir avant le naufrage. Je pense mais ne sais que penser !
Ma cousine évoque un point d’histoire familiale dont nous avions parlé à table la veille sans trouver la réponse. Elle se penche vers sa mère :
« La femme de l’oncle Paul – mon arrière grand père – c’était une quoi déjà, on ne le retrouvait plus… »
C’est à peine audible mais ça sort dans la seconde : « une Pagès ».
Ma cousine reprend :
« Et la tante Marie-Rose, elle était morte jeune, n’est ce pas, la tuberculose ? »
« Non… typhoïde… à trente deux ans »
Il faut s’approcher pour entendre mais elle continue
« Et sa sœur, jeune aussi… malheureuse… suicide… le père méchant… la maison coupée en deux »
Ainsi dans cette coque si percluse, si cabossée, si souffrante sûrement, il reste des noms, des images, des personnes. Peut-être que le plus clair de sa vie consiste à se mouvoir parmi ces ombres encore bien dessinées, au fil de ses rêveries et de ses assoupissements, et qui sait, peut-être que malgré tout, elle y fait de beaux voyages.
Commentaires
j'aime beaucoup ta cousine et son attitude vis-à-vis de cette vieille dame...
Ainsi l'aide-t-elle à aller jusqu'au bout de son humanité...
N'est-ce pas nous les naufragés qui avons déjà quitté le navire de la vie, en désirant parfois faire cesser l'existence de l'autre alors qu'elle doit s'accomplir jusqu'à son terme ?
ton billet, rédigé avec délicatesse et finesse d'observation, générera sans doute des prolongements sur mon blog...
Nos chemins de vie paraissent parfois bien difficiles à comprendre pour ceux qui ne les vivent pas. Ces après-midi répétitifs, qui vus de l'extérieur, peuvent ressembler à une contrainte, sont peut-être pour ta cousine et sa mère des moments d'échange très fort, des moments de transmission intense. Le bateau qui sombre confie ses trésors à celui qui l'accompagne.
J'ai le souvenirs d'après-midi silencieuses et paisibles qui m'ont définitivement construites.
Bien sûr il y a la bonne conscience du "devoir" filial accompli. Mais je crois que c'est beaucoup plus que ça. Prendre le temps de se dire au revoir, c'est un bonheur qu'on se refuse souvent, au nom de la fausse vraie vie qui nous pousse dans le dos. Elle me plait vraiment beaucoup ta cousine.
Hum je suis moi-même plus dubitatif! Je l'admire mais en même temps ne peux m'empêcher d'avoir le coeur serré devant ce que je ressens de la tristesse de cette vie.
Bien sûr elle a dû connaître auprès de ses malades (son mari avant sa mère!)des moments forts, des moments d'échanges et de transmission, la puissance du sentiment d'amour (tiens en voilà de "l'amour inconditionnel") mais, dans le temps long, je pense que c'est tout de même au prix d'un déni de son propre droit à l'épanouissement. Sans doute est-elle portée aussi par ses valeurs chrétiennes: le dévouement (qui est positif) mais aussi une éthique du sacrifice (qui l'est beaucoup moins!).
Merci Alain et Incertaine de ces commentaires écrits avec le coeur.
j'avais un peu espacé mes visites en raison de longues difficultés techniques chez sfr, comme tu l'as peut-être entrevu . Là n'est plus l'essentiel et nous retrouvons au coeur d'une méditation sur le sens de la vie, son déclin sanctifié jusqu'au sacrifice d'une autre vie . Sacrifice: mot incongru, selon certaine conception de la vie dans l'imminence de la mort...en corellation avec la croyance de la vie après la mort sans doute.
j'incline à penser comme toi qu'il y a une limite à ne pas dépasser pour prolonger des souffrances inutiles et même dans le cas évoqué à ne pas sanctifier ce reste de vie jusqu'au sacrifice d'une autre. mais où est la limite?? la part raisonnable à accorder à ce reste de vie?
j'y pense souvent pour moi-même qui vais avoir 90 ans je ne voudrais pas finir dépendante , je voudrais avoir à ma disposition une petite capsule pour choisir le moment de partir. mais sans doute est-ce facile à dire quand on est encore dans sa maison , à faire sa toilette,à préparer son repas sans l'aide de personne en compagnie de son conjoint, lui même en bon état . ...et regarder partir une maman de 43 ans.
je ne sais pas!
merci pour tes mots de réconfort sur mon blog..
la petite va venir habiter tout près de chez nous, chez son papa qu'elle ne voyait que tous les 15 jours et aux vacances mais qui s'en occupait bien.Il reste un demi frère de 21 ans, à la dérive, sans père,ni travail,ni ressource, ni formation qui vivait chez la maman décédée.un sacré problème malgré un peu de famille du côté maternel.
excuse de raconter ..ces choses..peu réconfortantes
je viens de recevoir la "Faute à Rousseau": d'autres vies
et merci encore. je t'embrasse.
micheline
Par opposition je pensais un peu à toi Micheline en écrivant ce billet, à ta veillesse si active, si tonique malgré les inévitables petites misères . Et je pensais à mon père aussi qui parfois m'en remontre en dynamisme et en optimisme. Enfin c'est un jeunot qui n'a même pas encore soufflé ses 85 bougies!
Je te souhaite de garder longtemps encore ce dynamisme en espérant que ce deuil si triste ne pèsera pas trop durablement sur ta joie de vivre.
Bonsoir,
ayant eu communication de votre adresse par une amie qui me dit l'aimer bien (et je la comprends), je suis tombé sur ce dernier billet. Et je voudrais vous dire (à 75 ans !) que je crois avoir appris (en particulier en accompagnant deux très vieilles femmes jusqu'à leur mort) que les signes extérieurs de la vieillesse, même quand ils sont éprouvants pour l'entourage plus jeune, peuvent être aussi des marques d'une maturité supplémentaire : les silences, les pertes de mots, le laisser aller, les tremblements, les odeurs, tout ce qui dans le comportement n'est plus du tout conforme aux normes courantes, tout cela m'a souvent paru les marques d'une vie intense, très repliée sur soi, c'est vrai, mais qui permet des instants de bonheur inouï ( traversés sans doute de tranchées de désespoir quand notre monde à nous vient casser le cocon)... J'en suis arrivé à me dire qu'il faudrait apprendre aux moins vieux à ne pas redouter le vieillissement mais à se tenir prêt à accueillir cette forme de vie. Je crois d'ailleurs qu'il existe tout un courant pédagogique de soignants qui pratiquent ce qu'ils appellent "la validation" : au lieu d'invalider le comportement spontané du vieillard en l'obligeant à se plier à des règles qu'il ne comprend plus, essayer de le suivre dans ce que nous pouvons prendre (mais de moins en moins) pour des errements...
Merci de cet intéressant commentaire Gozillon et bienvenu par ici.
A priori je suis assez d'accord et ça va dans le sens de ce qu'ont dit les précédents commentaires, qu'il pouvait y avoir dans ces "naufrages" aussi des forces insoupconnées, des échanges profonds, des bonheurs réels.
Ce qui me gêne plus c'est que la relation à sa vieille mère est devenue pour ma cousine, plus que le centre, le pôle exclusif de sa vie . Et ça ça me parait malsain. Tiens, une autre forme de fusion?
Dans la résidence où est établie ma mère depuis 6 ans cette semaine, je vois et je ne vois plus des visages...
Ma mère se porte physiquement bien mieux depuis qu'elle reçoit médicaments, nourriture, visite régulière du personnel.
En aucun cas mon frère et moi "lâcherions" nos vie de famille pour lui donner la becquée .
Ma mère le fit pour la sienne et pour ma grand mère de mon père...
Notre enfance fut ainsi bercée de ses regrets, de ses renoncements d'épouse et ceux moins dit pourtant bien présent de carrière professionnelle.
La dépendance financière étant une terreur familiale puisqu'il manquait toujours 1 francs pour payer le stricte nécessaire.
J'ai le souvenir d'un film "soleil vert" où
la planète en ruine ne pouvait nourrir ses habitants, un des personnage "choisissait" de partir en regardant les images des temps où la vie fleurissait partout.
Je souhaite ardemment "partir" à mon choix, mes enfants sont prévenus...
Tu abordes un sujet difficile dans ce billet. Je suis encore trop jeune pour avoir à accompagner personnellement un de mes parents, encore dans la force de l'âge, bien que déclinant inexorablement vers des lendemains qui déchanteront un jour, hélas.
Par contre, j'ai accompagné de mon mieux des accompagnants, en tant que médecin, avec de simples paroles, de la disponibilité et des arrêts de travail. Je pense surtout à cette dame d'une cinquantaine d'années, vue et revue cet été alors que son père était aux prises avec une longue maladie, comme on dit, et qui avait pris la décision d'être présente pour lui jusqu'au bout. Son employeur était d'accord pour qu'elle se mette en arrêt, ce qui est déjà assez rare. On avait discuté sur la difficulté de voir dépérir un être aimé et surtout sur la souffrance de se voir mourir en pleine connaissance de cause. Elle a apporté un apaisement à cet homme en fin de vie, et a pu renouer avec des branches de sa vie qui s'étaient peu à peu détachées. Elle a repris contact avec son histoire, avec elle -même.
Je l'ai revue il y a 15 jours. Je savais que son père s'était éteint mi septembre. En me voyant, alors qu'elle venait pour tout autre chose, elle s'est effondrée, en larmes, me disant "merci" dans un souffle, et me disant toute l'importance à ses yeux qu'avait eu mon aide, pourtant réduite à de simples papiers renouvelés de temps en temps.
Rester à l'écoute, ligne de conduite principale. Et s'en rappeler, même quand on n'a pas trop la tête à ça.
Le billet m'a cueilli... Le commentaire d'AlainX m'a "achevé" avec son "Ainsi l'aide-t-elle à aller jusqu'au bout de son humanité"...
Rien à (re)dire, mais je ne trouve pas de sens à ne pas l'écrire...
Bonsoir, Valclair.
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