Comment parler de mon week-end, en étant vrai, en étant juste ?

Comment dire ce qui ne va pas sans être désobligeant, injuste, sans manquer à la discrétion que l’on se doit de conserver lorsque autrui dans sa relation avec moi-même, en l’occurrence ma compagne de très longues années, la mère de nos enfants, fait partie du souci ?

Oh rien de neuf dans le déroulé du long fleuve tranquille !

Il n’y a pas de responsable. Je n’ai aucun vrai reproche à lui faire, comme sans doute elle n’en a aucun de vraiment sérieux à mon égard. Il ya de petites frictions de la vie quotidienne, mais ça ce n’est pas grave au contraire, ça au moins c’est de la vie. Nous sommes des gens corrects, policés, respectueux l’un de l’autre. Trop corrects ? Trop policés ? Certains le diraient peut-être et rajouteraient : trop précautionneux, trop frileux, trop apeurés par la confrontation avec ce qui ne va pas.

Alors comment dire cette espèce de mort ? Ce n’est pas seulement une question d’attrait amoureux ou de sexualité quoique ce soit aussi cela mais c’est plus que cela, c’est plus large, c’est une espèce de mort de la relation. Je dis espèce de mort parce que ce n’est pas tout à fait la mort. Il y a quelque chose qui reste mais qu’est-ce donc au juste ce qui reste ? Pas seulement des souvenirs, pas seulement l’habitude. Alors quoi ? Je ne sais pas, je sais seulement que j’y suis attaché à ce mystérieux quelque chose comme elle sans doute y est attachée et si brusquement l’un de nous venait à disparaître ce serait un grand vide pour l’autre.

Le plus souvent ce qui manque dans notre relation est là comme un simple désagrément, comme un « c’est comme ça », comme une fatalité à laquelle je me suis fait depuis des années, reproduisant sans doute peu ou prou, avec moins d’aigreur heureusement, ce que j’ai pu voir dans le couple vieillissant de mes parents. Mais certains jours la pensée de ce manque est bien plus présente, c’est une déchirure, c’est une douleur, et qui est capable d’envahir silencieusement quasiment tout mon paysage.

C’est ce qui s’est passé pendant la plus grande partie de ce week-end. Je ne parvenais pas à être bien avec moi même. Je ne suis pas parvenu à éloigner de moi durablement les interrogations qui m’encombrent, la conscience de l’irrémédiable du temps qui passe, du temps qui est passé, la pensée du manque, les fantasmes déraisonnables, loin, très loin du détachement, de l’acceptation, en me laissant par moment glisser dans l’envie (pas l’envie positive qui est motivation, l’envie au sens de la douleur à voir qu’autrui a ce que l’on n’a pas). Tout ça s’est invité, plus ou moins doucereusement, plus ou moins violemment selon les moments à peu près dans tout ce que j’ai fait, que ce soit en solitaire ou que ce soit en compagnie de Constance, comme par exemple la magnifique expo Turner que nous avons vue ensemble.

Car j’ai fait aussi des choses chouettes pendant ce week-end, que j’ai appréciées, auxquelles j’ai pris du plaisir. Je pourrais en faire la relation. Cela donnerait de braves petits billets culturels tranquilles. Ils ne seraient pas faux. Et pourtant cette autre réalité de mon vécu m’a paru plus impérieuse, plus nécessaire à écrire, et pas seulement dans des pages mortes à laisser moisir dans le journal pour soi seul, il m’était nécessaire de les écrire ici, au vent de la toile, pour que ce journal qui certes ne dit pas tout, garde cependant l’authenticité sans lequel il n’aurait pour moi aucun sens.