Hier dimanche fut pour nous une journée lourde, encombrée de soucis qui ne nous concernent qu’indirectement mais qui pèsent. Entre deux discussions et rencontres avec les protagonistes de ces problèmes délicats, j’ai été m’aérer au Parc Montsouris, profitant d’une belle fin de matinée froide et claire.

Le dimanche entre onze heures et midi, Montsouris c’est le royaume des joggers. Sur l’allée goudronnée qui fait le grand tour du Parc, 90 pour 100 des gens au moins étaient des coureurs, de quoi donner un léger tournis aux rares marcheurs tranquilles comme moi. J’aime beaucoup la marche mais je n’ai jamais pratiqué le jogging, activité qui m’a toujours parue vaguement bizarre, voire incompréhensible. Le tournoiement de coureurs en foule me parait quasi cocasse. Je m’amuse à les observer, avec leurs styles si différents : amis cheminant ensemble et même papotant, sportifs très pros à la foulée conquérante et au visage concentré, femmes surcouvertes dont on devine que l’objectif principal est de suer pour é-li-mi-ner, trois petites dames asiatiques aux très courtes foulées mais tricotant des jambes à toute vitesse d’une façon drolatique… Certains visages sont détendus, les coureurs semblent prendre plaisir dans l’effort modéré mais d’autres paraissent sous-tension, aux limites de la douleur. Passe un non-voyant, courant sur un rythme soutenu avec un accompagnateur relié à lui par une cordelette aux poignets. Ils portaient tous deux des dossards colorés indiquant leur statut et étaient accompagnés d’un beau chien, courant juste devant eux, mais strictement à la même allure (j’imagine que ce sont les hommes qui donnaient le tempo et pourtant le chien était devant !). Le temps d’effectuer mon propre tour, je les ai croisés quatre fois tout de même, signe d’un sacré bon rythme de leur part.

Le Parc Montsouris est un lieu où, lorsque je m’ y trouve ainsi, en promeneur solitaire, m’assaillent les souvenirs. Je m’y revois avec mes enfants petits. Ça me semble à un souffle de temps d’ici et c’était il y a 20 ans. Je repense aussi à une promenade, la dernière que j’ai faite avec mon grand père quelque temps avant sa mort, c’était une mi-saison, ce devait être au printemps 1989 ou peut-être plutôt à l’automne 1988, pas de journal dans ces années là qui me permettrait d’en assurer la date, mais toujours est-il que ça me parait encore bien plus proche que les jeux avec les enfants, parce que là, le souvenir est celui d’un moment unique, très délimité et dont l’image est vive alors que les souvenirs avec les enfants mêlent des images de différents moments répartis sur bien des années. Et souvenir aussi, objectivement bien plus proche celui-là, de ma première rencontre avec l’amie Telle et son petit garçon. Nous avions regardé les RER s’arrêter et repartir de la station Cité universitaire, activité toujours très prisée des petits puis l’enfant avait été jouer avec sa petite voiture sur une montagne miniature en ciment avec routes, ponts et tunnels, ça aussi ce fut un des plaisirs favoris de mes propres gamins. Plus tard en rentrant je suis passé par l’impasse Reille (qui n’est plus impasse d’ailleurs, du moins pour les piétons, depuis que le couvent qui donne sur la rue a vendu une partie de ses terrains il y a quelques années) et j’ai repensé à l’ami peintre qui habitait là autrefois, il y avait un atelier où j’étais plusieurs fois venu poser pour un portrait qui n’a pas abouti, c’est un ami perdu de vue et que sans doute je ne reverrai plus.

En tout cas ce dimanche, j’y étais à Montsouris, à la fois dans le présent mais aussi avec toutes mes images et pensées rétrospectives. Elles sont à la fois une certaine pollution du présent parce qu’elles rappellent la fuite du temps mais elles contribuent aussi à donner au présent son épaisseur. Le paysage, lui, parait immuable, marqué seulement des signes de la saison. Le lac vu depuis son extrémité nord avec, face à soi le soleil hivernal, faisant cligner des yeux mais bienfaisant par sa caresse. La découpe hardie des branches nues des arbres sur le ciel. Les canards et les mouettes barbotant dans l’eau libre ou se déplaçant sur la fine pellicule de glace dans les parties qui étaient prises. Les promeneurs familiaux plus nombreux que les joggeurs sur l’allée sablée du bord de lac. Quelques chants d’oiseaux, plutôt timides. Tout cela, qui sera là toujours là, (toujours, non !), enfin qui sera là dans vingt ans, qui sera là dans quarante ans, qui sera là dans soixante ans (si les hommes ne font pas sauter la terre d’ici là !), avec toujours des promeneurs, avec toujours des familles, avec toujours des canards mais avec d’autres yeux que les miens pour le regarder.