Parmi les pensées qui, ces derniers jours, m’ont pas mal plombé, il y a le cancer de ma sœur. Il n’y a pas que ça puisque je ne me sentais déjà pas au mieux de moi-même et pour des raisons qui me sont bien plus internes bien avant cette annonce qui ne date que de quelques jours. Mais n’empêche ça en rajoute une couche…

Ce n’est pas une petite tumeur isolée et bien localisée et l’éliminer va nécessiter une opération qui sera lourde de toute façon. Les médecins disent « c’est pris à temps » mais ne disent-ils pas ça systématiquement, comment peuvent-ils savoir, les analyses ne sont même pas terminées.

Alors bien sûr je ne peux m’empêcher de gamberger :

Il y a cette ombre de la mort et qui se fait proche de moi parce que nous fûmes, ensemble, petits enfants.

Il y a la pensée de cette incongruité, de ce désordre dans le flux normal des générations. Peut-être va-t-elle mourir avant son père, avant le père ? Bien sûr ça arrive, ça peut toujours arriver à tous : mais la pensée, qui habituellement n’en est qu’abstraite, lointaine, se fait là terriblement concrète et présente.

Il y a la pensée du silence entre nous, de tout temps, inséré dans un plus vaste silence familial. Cette femme qui m’est proche je ne la connais pas, nous n’avons jamais eu de complicité d’adolescent, ni de relations profondes à l’âge adulte et soudain je me dis que peut-être ça manque terriblement, peut-être ça va manquer irrémédiablement.

Je pense à son fils aussi, mon neveu, adolescent fragile, et qui n’a pas de père, qui n’a que sa mère malade en face de lui.

Lorsque mon père m’a annoncé la nouvelle, je l’ai trouvé très placide, trop, faisant des commentaires distancés et vaguement moralisateurs. C’était comme s’il ne réalisait pas vraiment ou faisait semblant de ne pas réaliser. Mais aujourd'hui déjà je l’ai senti bien plus soucieux et anxieux en profondeur.

En écrivant ces mots je me dis : est-ce que là je ne me laisse pas aller à un excessif dévoilement de l’intime. Car quoi de plus intime que la maladie. Je ne parle pas que de moi, sur qui j’ai tous les droits. Je parle des autres sur lesquels je n’en ai aucun puisque je ne leur ai rien demandé. Mais j’ai écrit pas mal d’entrées hors ligne ces derniers temps. Elles me sont indispensables sur certains sujets mais de plus en plus elles me semblent perdre sens de n’être pas données. Alors tant pis je passe outre.

Pour l’instant je suis seul à la maison. Constance est allée dîner avec une des ces amies. Je me suis fait un rapide frichti arrosé d’un bon verre de vin et maintenant j’écris, enveloppé par la voix de Melody Gardot qui crée autour de moi un cocon à la fois doux, tendre et mélancolique, bien adapté à l’état de mon humeur. Finalement je me sens paisible, je ne me sens pas mal. La musique, les mots auxquels je m’astreins y sont sans doute pour quelque chose.

Dimanche nous partons dans la maison du sud. Nous emmenons mon père qui n’est pas retourné là-bas depuis son voyage précipité au lendemain de l'incendie. C’était prévu avant l’annonce de la maladie de ma sœur et il n’y aurait aucun sens à modifier nos plans, nous serons rentrés au moment de l’opération.

Life goes on, life must go on…