Je déteste mes colères.

Elles ne sont pas très fréquentes, moins qu’elles ne furent à certaines périodes.

Et ce sont, comme elles l’ont toujours été, des colères aux motifs dérisoires, des colères sans violence à l’égard d’autrui (sinon celle de subir la manifestation de ma mauvaise humeur), des colères de mauvais bouillonnements intérieurs et que n’agrémentent (si j’ose dire) que quelques imprécations lancées à la cantonade.

Chaque fois est une fois de trop. Et il y en a eu deux ces derniers jours, pour des motifs totalement sans rapport.

Vendredi j’attendais pour partir du bureau une maquette de brochure dont la présentation était travaillée par des gens extérieurs à mon service et dont c’est, en principe, la spécialité. Las, la mise en page comportait une énorme faute que je n’aurais jamais laissée passer si je m’étais occupé de ça moi-même (le titre d’une page figurant en bas de la page précédente, rien que ça !) sans parler de quelques autres plus mineures mais signes toutefois que le travail avait été fait vraiment n’importe comment. Impossible de joindre les responsables déjà partis en week-end. J’étais censé moi retransmettre ce document en début de semaine à d’autres personnes. Hors de question que je le laisse partir comme ça. J’ai donc essayé de bricoler comme j’ai pu, j’y ai passé l’après-midi sans arriver à rien, n’ayant plus les fichiers d’origine. Bref. Mais là n’est pas la question. La question c’est qu’à la contrariété de rester au bureau vendredi après-midi, j’ai ajouté celle de faire ce travail dans un climat intérieur détestable, en pestant et en m’énervant, ce qui n’a sûrement pas contribué à m’aider à aboutir à un résultat, que je me suis montré moins qu’aimable avec ceux de mes collègues qui se sont adressés à moi sur de tous autres sujets et qui n’y étaient pour rien. Je pouvais être légitimement mécontent du travail mal fait qui m’a été adressé et le dire paisiblement et fermement à qui de droit (ce que j’ai à peine fait d’ailleurs, le mail que j’ai envoyé à la personne, ne parvenant pas à la joindre téléphoniquement, est pour le coup bien trop gentil et conciliant : en gros je signale l’erreur et dis que c’est regrettable !), mais ça ne justifiait en rien ma mauvaise humeur contre la terre entière, contre mes pauvres collègues qui n’en pouvaient mais, contre moi-même ne parvenant pas à résoudre le problème.

Dimanche ce fut autre chose, pire d’une certaine façon, puisque là il y avait encore moins d’éléments objectifs pour, sinon justifier la colère, du moins l’expliquer. Le temps, entre les passages pluvieux qui se succèdent depuis des semaines, s’annonçait enfin correct. Ça faisait longtemps qu’on n’avait pas mis le nez hors de Paris, ça nous manque sérieusement de marcher un peu dans la nature, donc on a décidé d’aller faire une rando à Fontainebleau. Le temps finalement n’a pas été correct, il a été superbe ! Comme on avait par ailleurs beaucoup de choses à faire, on est parti en fin de matinée seulement, on a récupéré au pied de son immeuble mon père qui était ravi de se faire entraîner dans une rando, et en route... On a décidé d’aller au plus près, là ou commence le massif forestier, pour ne pas perdre du temps sur les routes. On a raté la bonne sortie, on s’est retrouvé emmouscaillé dans de gros villages à la circulation difficile, ma carte trop ancienne était partiellement fausse, on ne trouvait plus le point de démarrage de la rando, bref on a mis beaucoup, beaucoup, plus de temps que prévu à démarrer. En soi ça n’avait guère d’importance, ce n’était qu’une petite contrariété. La vraie contrariété est venue de la mauvaise humeur que j’ai manifestée, de mes énervements et coups de gueule tandis qu’on tourniquait sans trouver. Au moment même où je manifestais ma colère je ressentais son absurdité, je sentais bien que c’était elle la vraie cause de souffrance et que c’était moi-même qui me l’administrais par ce comportement stupidement masochiste. Mais rien n’y a fait. C’était une pulsion irrépressible. Et j’ai l’impression qu’il faut quand je suis dans ce genre de situation que j’aille jusqu’à me faire bien mal avant de ne m’autoriser à laisser la tension retomber.

En marchant bien sûr je me suis calmé.

Mais, alors que la marche était délicieuse, dans un air presque doux, dans une belle lumière, avec des senteurs de forêt, avec quelques chants d’oiseaux et même des remuements d’animaux entraperçus, avec le sentiment agréable du corps qui fonctionne à bon rythme, j’ai gardé en moi un fond d’amertume, comme un reproche à moi-même, m’empêchant de jouir autant que j’aurais pu, de façon pleine et entière et sans arrière pensée, de ma promenade.

Oui, on croît changer, gagner en maîtrise de soi, en sérénité en sagesse. Et puis les vieilles récurrences sont toujours là !

Je pratique un peu le yoga et je sais qu’outre le bien-être corporel que cela m’apporte c’est aussi un moyen de travailler de tels débordements, de m’aider à les juguler lorsqu’ils surgissent.

Mais quand le processus se met en route, rien à faire, ça ne marche pas, à vrai dire je suis ailleurs, je ne pense même pas à me dire arrête-toi, prends une bonne respiration, recentre-toi sur toi-même et mets à distance la pulsion mauvaise.

Je me suis souvenu de comportements analogues au tout début du temps où je tenais ce journal. Par curiosité, une curiosité peut-être un peu malsaine qui n’a fait qu’enfoncer le clou, j’ai été y voir. Quelle pitié de retrouver des mécanismes si tellement semblables alors qu’on pensait avoir grandi et qu’en vérité on n’a fait que vieillir.

Je peux me dire pour me rassurer que ça m’arrive moins souvent qu’à d’autres périodes. C’est vrai. Mais le fait que néanmoins ça puisse arriver encore c’est chaque fois une blessure, chaque fois une défaite.

Chaque fois, par delà le travail qu’on fait sur soi ou qu’on croit faire sur soi, il y a le retour de cette conviction éprouvante : tu n’es pas pour rien le fils de ta mère. Ces mécanismes masochistes d’auto punition que tu as vu tellement à l’œuvre chez elle, ils sont en toi, quoique tu fasses. La plupart du temps ils se tiennent sages mais ils sont là toujours, prêts à ressurgir, prêts à te pourrir des moments qui auraient tout, n’eut été ta propre pulsion mauvaise, pour être de parfaits petits bonheurs du jour.