J’ai reçu l’autre jour et lu avec intérêt et émotion le livre de Cassymary, « Beauregard ». Connaissant un peu Cassy je sais ce que représente d’accomplissement pour elle cette réalisation qui contribue à conjurer ses difficultés et qui lui permet d’accomplir le deuil d’une mère chérie.

Voir un texte qui prend la forme d’un livre c’est de tout façon toujours émouvant. Mais je suis touché aussi par le choix d’édition qui est le sien. Elle ne s’est pas contenté de faire tourner son imprimante puis d’aller chez un relieur-brocheur qui lui aurait encollé tout ça et mis une page de couverture. Non, elle réalise le travail matériel du livre elle-même, elle coupe les pages au massicot, colle les cahiers, les intègre dans la reliure, attribue à chaque exemplaire un n° unique, ce n’est pas juste Beauregard que j’ai entre les mains, mais Beauregard n°21. Du coup les imperfections même de l’objet concourent à son charme. Cassy est derrière chacun des exemplaires uniques et en le fabriquant sans doute y a-t-elle mis une pensée particulière en direction de celle ou de celui à qui elle le destinait.

J’ai aimé le texte lui-même, dont on sent à quel point elle l’a arraché au cœur d’elle-même, pour en faire un hommage émouvant à celles et à ceux qui l’ont précédé dans la lignée, pour en faire un hommage aussi au lieu qui a bercé son enfance. C’est en même temps un document sur des modes de vie qui s’éloignent. Ça se passe dans les années 60. Je mesure bien moi-même qui fut enfant puis ado dans ces années là l’ampleur des changements qui sont intervenus. Mais là, dans ce milieu très modeste, dans la campagne profonde, dans cette ferme d’un coin isolé du Causse, on est encore dans un autre espace-temps, très loin d ce que je pouvais connaître moi dans mon milieu de petits bourgeois intello vivant dans la capitale. Et l’évocation des grands-parents, de leur condition de vie dans l’entre deux guerres fait mesurer tout ce qu’a pu représenter de progrès pour beaucoup de gens les 30 glorieuses même si maintenant nous en voyons aussi les effets pervers.

Ma seule réserve porte sur la dénomination qu’elle donne à son récit : roman. Je ne vois rien d’un roman là-dedans avec ce que ce terme laisse supposer de recours au fictionnel, à de nombreux personnages, à des évènements multiples et entrecroisés. Du coup celui qui s’attend à un roman pourrait se trouver déçu de n’y pas trouver ce que l’on met habituellement derrière le terme. Cette propension à tout nommer roman m’a d’ailleurs souvent frappé, je m’en étais étonné par exemple sur « Mes mauvaises pensées » de Nina Bouraoui, sur « Jeune fille » d’Anne Wiazemski ou encore sur « L’été du sureau » de Marie Chaix. L’explication s’en trouve le plus souvent dans la politique éditoriale des éditeurs qui pensent que « roman » est plus vendeur.

Mais ici ce facteur ne peut jouer puisque Cassy n’est dépendante de personne !

Alors je me dis que c’est peut-être par une forme de pudeur, ou bien parce qu’elle se sentait gênée de n’avoir pas respecté à la lettre la véracité que l’on est en droit d’attendre d’un texte qui se dirait autobiographique. Peut-être n’a-t-elle jamais accompli le pèlerinage qu’elle raconte à la maison du Causse, peut-être n’a-t-elle pas passé une nuit à poursuivre des souvenirs en regardant des photos anciennes, peut-être a-t-elle modifié l’histoire de quelques uns des personnages qu’elle évoque pour en rendre le trait plus net, peut-être le rapport au père n’est-il pas celui qui est décrit (ça je viens de le voir sur son blog), peut-être a-t-elle choisi d’embellir un peu ses souvenirs pour magnifier et honorer ce temps et ce lieu. Est-ce si important que ce soit peut-être « la vie que nous aurions aimé vivre » plutôt que « celle que nous avons vécu » ? Car il me paraît évident que même s’il invente quelque peu ce récit est profondément arrimé aux souvenirs, qu’il exprime l’histoire d’un temps et d’une famille. Il me semble que si elle répugnait au terme trop explicite et fermé d’autobiographie, elle aurait pu peut-être choisir de parler de « récit autobiographique » ou « variation autobiographique » ou même pourquoi pas tout simplement « récit », ce qui à la fois ramènerait à l’essence du texte et en même temps laisserait ouvert un certain espace à la part d’invention qui s’y trouve. Comme le dit la belle citation de Supervielle mise en exergue : « les souvenirs sont du vent, ils inventent les nuages ». Mais peut-être viendra-t-elle ici nous dire les raisons de son choix.

Tiens je m’aperçois qu’ici tout du long, je l’ai nommé Cassy, peut-être aurais-je dû lui donner son nom d’auteur, mais non pour moi « Beauregard » c’est Cassy !