J’ai ce week-end eu l’occasion de passer un long moment, attablé à une terrasse de la rue Médicis, face au Luxembourg et sous la caresse d’un bon soleil de l’après-midi avec l’une de mes plus chères et anciennes amies du blogomonde. Nous ne nous étions pas vu depuis de long mois, beaucoup d’eau est passée sous beaucoup de ponts, enfin, sous les siens en tout le cas, pour du meilleur et pour du moins bon. Notre relation est à la fois distancée et d’une profonde intimité. Nous avons parlé surtout de nos présents mais un peu aussi du passé proche, de la façon dont s’étaient noués ces liens forts quoique improbables et surtout d’une certaine rencontre, dont elle avait été l’initiatrice et qui reste pour tous ceux qui l’ont vécu un moment de grâce très spéciale.

Je suis rentré chez moi à pied, et pas par le chemin le plus direct, faisant une longue marche qui m’a fait croiser des lieux où j’ai des souvenirs mais où je n’étais pas passé depuis longtemps. En chemin, comme souvent l’esprit vague. J’ai repensé à plusieurs moments forts de ma blogovie. J’ai commencé à construire dans ma tête un récit qui, avec la distance de la part de fiction que j’aimerais y mettre, les tresseraient ensemble. Comme pour construire, à partir de ma propre expérience et de mon propre regard, une sorte de monument lumineux d’un lieu et d’un moment particulier de notre blogosphère. Sans en cacher les contradictions mais en balayant aussi tous ces discours qui ne voient dans les relations par la blogosphère que virtualité, manipulations, pièges et désillusions.

Ça c’était évidemment dans l’enthousiasme de la rêverie, comme il y a des enthousiasmes de certaines insomnies, pendant lesquelles on se construit des projets formidables, (« c’est évident, comment n’y ai-je pas pensé plus tôt, c’est comme si c’était fait »), lesquels projets se dégonflent immanquablement dans les réalités du petit matin. Mais enfin ça fait un candidat de plus pour ma PAE (pile à écrire) qui, certes n’est pas très élevée et toute virtuelle, mais dont la probabilité que je la dégonfle un jour est encore moins assurée que pour ma Pile à Lire !

Je voyais entre autre pêle-mêle dans ce texte l’hôtel de Bonne rencontre et une lumineuse escapade ardennaise, un week-end mouillé dans une bourgade perdue du massif central, une improbable rencontre sur un quai de Garonne qui était en soi une merveilleuse victoire pour celle que je rencontrais, une soirée avec une chère brune pendant laquelle je me suis senti amoureux, l’éclat de son sourire et le baiser échangé, même s’il n’a pas été plus qu’un baiser et naturellement bien sûr ce fameux Someone Carnet.

Et tout en marchant je me disais que c’était un temps qui était clos.

Nos relations perdurent pour l’essentiel mais elles se sont banalisées. Nos amitiés internautiques sont maintenant des amitiés comme les autres. Elles ne sont plus chargées de cette aura un peu mystérieuse, de ce frémissement d’excitation, de ces poussées d’émotion intenses qui faisaient leur sel au début. Au demeurant il ne s’en crée pas (ou peu) de nouvelles, nous entretenons nos blogs, pour ceux qui en ont encore, avec moins d’énergie, nos lectorats s’étiolent et moins de visiteurs communiquent avec nous (comme nous-mêmes communiquons moins chez les autres), nos boîtes mails ne reçoivent plus guère de ces longues missives très personnelles d’inconnu(e) qui initiaient souvent de longues correspondances et parfois des rencontres.

Comme si les vertes prairies d’un blogomonde plein de sève et de riches floraisons avaient laissé place, sinon au désert, du moins à des savanes aux plus maigres arbustes.

A quoi cela tient-il ? A une sorte d’âge d’or objectif de la blogosphère qui serait passé ? Ou bien à nous-mêmes qui aurions épuisé les charmes de la nouveauté ou qui, tout simplement, vieillirions et perdrions de notre allant et de nos rêves ?

Je n’en sais rien.

Est-ce qu’une page est tournée pour nous, une étape franchie sans retour ou bien n’est-ce qu’un assoupissement passager ?

Il est évident que l’éloignement à l’égard de mon écriture en ligne que j’évoque souvent (quoique, tout de même, l’un dans l’autre je continue) a évidemment à voir aussi avec cet assoupissement, comme si manquait maintenant le carburant principal, celui que l’on ne s’avouait pas vraiment à soi-même, l’espoir en la mise en branle des émotions et des palpitations de cœur.