Je fais tous les ans en début d’année une synthèse des films que j’ai vus qui m’est comme une sorte de mémento, une béquille à la mémoire fuyante ou plus exactement une aide au repérage parmi les traces que je garde.

Curieusement je m’aperçois que je ne fais pas la même chose pour les livres alors que je passe plus de temps avec les livres que dans les salles obscures.

Cela tient peut-être au fait que pour les livres j’ai un autre mémento, un cahier qui est le plus souvent près de moi quand je lis et notamment lorsque je lis dans mon lit un brave bouquin dont je tourne les pages, loin de tout écran et des tentations du zapping internet. Je note quelques points de repères, les références de passages qui me plaisent et quelques formules ou citations que je recopie. Je sais que je peux revenir à ce cahier et aux livres eux-mêmes sur les rayonnages de ma bibliothèque.

De ces quelques notes au fil de la lecture il m’arrivait souvent de faire des billets plus travaillés mais c’est cette part de ma blogactivité qui a le plus régressé, sans doute simplement parce que ce sont ces billets là qui demandent le plus travail. Tous les ans je faisais dix à douze billets sur un livre ou un auteur, cette dernière année je n’en ai fait que trois (Gary, Sollers et « Patria o muerte » de D. Perrut.) C’est dommage, mais bon…

Du coup je vais pour 2010 m’essayer tout de même à un survol de la plus grande partie de mes lectures de textes de littérature.

Comme pour le cinéma mes déceptions sont souvent à la mesure de mes attentes. Ainsi ai-je été pas mal déçu par des auteurs dont j’avais lu et beaucoup appréciés d’autres opus. Est-ce parce que la part de découverte d’un ton, d’un style, d’un univers est moindre ou est-ce parce que les livres sont objectivement moins bons ou dans la redite voire la facilité ? Ainsi ai-je été déçu dans des mesures variées par « La pluie avant qu’elle tombe » de Coe (un peu déçu), par « Chambre noire » de Garat (un peu déçu), par « Le passage de la nuit d’Haruka Murakami (un peu déçu) par « Ritournelle de la faim de Le Clezio » (assez fortement déçu), par « Nos baisers sont des adieux » de Bouraoui (très déçu), par « L’absence d’oiseaux d’eau » de Pagano (très déçu, j’avais énormément aimé « Les mains gamines »).

Par contre j’ai beaucoup aimé « D’autres vies que la mienne » de Carrere, non tant pour les qualités littéraires qui sont modestes, que pour le fond qui est émouvant et pour l’évolution de son rapport aux autres que l’on sent à l’œuvre chez l’auteur lui-même, à partir de cette confrontation avec ces autres vies que la sienne.

J’ai aimé relire « Disgrâce » de Coetzee, un très grand livre mais terriblement sombre, relu après avoir vu le film.

J’ai rajouté deux ou trois romans de Parot à ma collection, je lis toujours avec intérêt les aventures de Nicolas le Floch dans le Paris du 18° mais là aussi l’effet découverte s’estompe et je crois que je vais laisser passer du temps avant de prendre les derniers de la série.

Pour les auteurs que je lisais pour la première fois j’ai trouvé franchement mauvais « Le sourire étrusque » de Sépulveda, je n’ai guère aimé « Un temps fou » de Laurence Tardieu, j’ai relativement apprécié « L’excuse » de Julie Wolkenstein, j’ai bien aimé « La langue maternelle » de Vassilis Alexakis, j’ai trouvé excellent « L’attrape-cœurs » de Salinger. Je reste assez dubitatif sur « La trilogie newyorkaise » de Paul Auster, un auteur dont naturellement j’avais beaucoup entendu parler mais dont jusqu’à présent je n’avais rien lu : c’est brillantissime mais au final ça me laisse une impression de vacuité, je ne me suis en rien senti touché. J’ai trouvé un peu laborieux et surévalué par la critique « Purge » de Sofi Oksanen mais c’est tout de même très intéressant (quoique très sombre). Je me suis acharné sur « Les Ambassadeurs » d’Henri James, pris, laissé, repris. Rien à faire. On m’avait beaucoup loué ce livre, à la finesse psychologique, à la richesse d’évocation digne de Proust m’avait-on dit. Je ne suis pas parvenu à m’intéresser aux personnages et l’écriture même ne m’a pas séduit.

J’ai eu quelques belles surprises. Je les ai aimées justement aussi de ce que c’était des surprises : pas d’attente particulière, des livres sur lesquels je n’avais rien lu, achats presque de hasard ou retrouvaille au fond de ma bibliothèque. Sur ces quatre livres là j’avais pensé faire de vrais billets développés mais je n’ai pas eu l’énergie de m’y mettre.

« Journal d’une femme soumise » de Mara. Ça c’est la retrouvaille dans ma bibliothèque. J’y fais un peu de ménage car je croule sous les livres et m’oblige à faire un peu de place, au passage je relis certains passages ou même certains livres en entier comme celui-ci. C’est un beau texte, quoique très sombre, avec de belles fulgurances d’expression, sur la dépendance érotique, sur le corps aliéné, sur la parole tue ou délivrée, sur la dépression au long cours, voire sur les marges de la folie. Il est accompagné d’un commentaire de Michelle Causse dans un esprit lesbiano-lacanien en phase avec un certain féminisme radical des années 70, un peu obscur mais riche aussi d’aperçus passionnants.

« Le noir est une couleur » de Grisédilis Real qui fut, dans les années 70 aussi, la « catin révolutionnaire », organisatrice de mouvements de lutte de prostituées. C’est à la fois un document par moments très glauque sur sa vie en Allemagne au début des années 60, l’expression d’une personnalité forte et anticonformiste et pour laquelle le choix de la prostitution a été une façon de se rebeller et un beau texte littéraire, porté par une écriture flamboyante et que traverse aussi des bouffées de tendresse intense pour les gens qu’elle croise, notamment dans le milieu gitan où elle se réfugie pendant une période.

« Seul à Berlin » de Hans Fallada. C’est un livre, acheté sur la foi de la quatrième de couverture, en préparant mon voyage à Berlin (et lu là-bas d’ailleurs), écrit peu après guerre par un journaliste allemand dont le nom m’était parfaitement inconnu. C’est un texte magistral, très bien écrit, très bien mené et qui tient en haleine tout au long de la lecture. Il décrit la vie dans un immeuble berlinois, évoque diverses figures puis ce centre sur un couple qui après la mort à la guerre de leur fils unique deviennent de farouches opposants qui se lancent dans des tentatives de résistance individuelles au nazisme, dérisoires et vouées à l’échec. La machine répressive est décrite dans tous ses aspects de violence policière et psychologique, s’insinuant absolument partout, montrant à quel degré d’abjection peuvent tomber les hommes et menant à la catastrophe inévitable pour les opposants. C’est un livre terrifiant éclairé pourtant par un dernier chapitre qui laisse entendre que malgré tout, celui qui n’a pas courbé la tête et qui a tout perdu a semé quelques graines.

« Quatre temps du silence » de Marie Rouanet. C’est un cadeau. J’étais sceptique, craignant un roman provincialiste plein de bons sentiments. Ce n’est pas du tout le cas. C’est une très belle écriture, puissante, lyrique dans sa façon d’évoquer le nature, les paysages et les saisons et qui fait parfois penser à Giono. Le récit est le texte du journal que tient la narratrice. Son histoire et sa personnalité finalement plus complexe qu’on aurait cru d’abord, se révèlent par petites touches en un puzzle habilement conduit, tandis que s’éclairent aussi peu à peu le destin des autres personnages et la vie de son haut pays.

Il faudrait que je parle aussi de mes lectures de livres d’amis, blogueurs qui publient, ce qui devient de plus en plus fréquent entre petites maisons d’édition semi confidentielles et recours à l’auto-édition ou à l’édition numérique. Je pense au livre de Coumarine notamment mais j’en ai lu plusieurs autres. Il y a dans la lecture que l’on fait de ces textes une part liée à l’amitié que l’on porte à ces personnes, c’est aussi un peu d’elles-mêmes qu’elles nous donnent mais c’est aussi ce qui construit notre intérêt et rend plus difficile un jugement spécifiquement littéraire. Mais il faudrait que j’y revienne car ces lectures aussi contribuent à mes réflexions sur mes propres écritures fictionnelles (qu’est-ce que je cherche à travers elles ? est-ce que je verrais du sens à les donner à lire moi aussi ? est-ce qu’elles ont suffisamment d’intérêt pour que ça vaille le coup de les ajouter à la masse de ce qui est offert dans les librairies, sur les sites d’auto-édition ou sur les sites de publication en ligne ?)